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Michael CAMARDESE

J'explore les milieux dans lesquels nous vivons... et ceux qui vivent en nous.

Ils nous transforment, souvent sans bruit, jusqu'au moment où une bascule s'opère.

J'écris sur ces moments.

Le cabinet des nouvelles

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Le solde

 

À Pierremont, non loin de Marvejols, les compteurs brillaient sur les façades depuis si longtemps que plus personne ne les voyait réellement, à l’image des boîtes aux lettres ou des gouttières.

 

Une plaque de cuivre, à hauteur d'épaule, à droite de la porte d'entrée présentait un cadran à trois chiffres et une aiguille fine qui descendait d'un cran chaque nuit, parfois deux, jamais plus de trois sauf accident ou grand âge.

 

On les installait à la naissance du premier enfant. C'était la loi, depuis la réforme de la Vitalité Partagée, votée à une majorité si écrasante que personne, aujourd'hui, ne se souvenait d'avoir voté contre.

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40 secondes

 

Je n'ai jamais su si c'était un don ou une panne.

 

La première fois, j'avais dîné chez des amis, un jeudi de novembre. Huit personnes autour d'une table, du vin, des voix qui se recouvraient les unes les autres dans ce léger désordre joyeux que font les dîners réussis. À 21 heures, j'avais regardé ma montre par hasard, une vieille habitude.

 

Et soudain.

Rien.

 

Plus un son, plus le mouvement d'air d'une phrase qui commence, pas le bruit des verres ni celui des couverts sur la vaisselle. Un silence total, comme si le monde avait coupé le son d'un coup.

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Fragrance

 

Il y a des choses qu'on ne choisit pas de remarquer. Elles s'imposent, comme une main invisible qu’on sent posée sur l'épaule dans le noir bien qu’elle n’existe pas. Pourtant, la pression existe, elle est présente.

La première fois, j'avais onze ans.

 

C'était un matin de novembre, un jeudi, jour détestable dont je me souviens car c’était celui des lentilles à la cantine et que je détestais les lentilles. Je marchais vers l'école, le cartable toujours trop lourd et les mains dans les poches. Les platanes étaient en train de perdre leurs dernières feuilles, elles tombaient en plaques, comme une peau qui se défait.

 

Et soudain, une odeur.

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Les mots

 

Depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, j'ai toujours été un grand lecteur.

 

Rien de mondain dans ma relation à la littérature, je ne suis pas celui qui cite des titres dans les dîners pour signaler qu'il existe. J’appartiens à la catégorie de ceux pour qui les mots sur une page ont une texture, un poids, une façon d'entrer dans le corps avant d'entrer dans la tête. Enfant je lisais vite et bien, et je me souvenais de tout parce que j’incarnais littéralement les histoires voire, j’étais parfois un des acteurs manquants du récit.

C'est pourquoi, quand ça a commencé, j'ai d'abord cru à un gentil délire du passionné de livres que je suis.

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Le témoin

 

J'aurais pas dû sortir ce soir-là. C'est ce que je me dis maintenant. Enfin, maintenant c'est vite dit. Maintenant c'est compliqué à expliquer. Mais j'y reviendrai.

Ce soir-là donc. On était trois. Moi, Rayane et Sofiane. On traînait depuis seize heures sur le parking du Leclerc à rien faire, comme d'hab, à se passer des vidéos sur nos téléphones et à se marrer pour pas grand chose. Sofiane avait ramené des clopes qu'il avait taxées à sa sœur et on fumait en regardant les voitures. C'est Rayane qui a eu l'idée. Rayane il a toujours des idées. C'est son problème et le nôtre aussi, maintenant que j'y pense.

- On va se faire un peu d'argent, il a dit. Juste de quoi manger.

 

On savait ce que ça voulait dire.

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Le reflet

 

Jean-Yves avait quarante-neuf ans et une relation compliquée avec les surfaces réfléchissantes, du moins celles qui ne le mettaient pas en valeur.

Pas au point d'en faire une histoire cependant. Il n'était pas de ceux qui évitent les miroirs ou détournent les yeux devant les vitrines. C'était plus subtil que ça, plus organisé. Jean-Yves gérait. Il avait développé, au fil des années, un ensemble de stratégies cohérentes et efficaces qui lui permettaient de se voir sans vraiment se voir, ou plutôt de se voir tel qu'il décidait d'être vu.

 

La lumière lui en voulait manifestement. Celle de sa salle de bain était un désastre avec son plafonnier unique, central, qui tombait d'aplomb et creusait des ombres sous les yeux.

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La dernière main

 

Mon père rangeait ses outils dans l'ordre inverse de leur utilisation et il prenait grand soin à bien poser en dernier le premier sorti. Au bout de quarante ans, sa boîte avait une logique que lui seul comprenait et il semblait heureux ainsi.

Je m'en souvins le matin où je la récupérai chez ma mère, trois semaines après l'enterrement.

Elle était dans la cave, sur l'établi, exactement là où il l'avait laissée. Ma mère n'y avait pas touché, personne n'avait voulu y toucher.

C'était une caisse métallique grise, poignée en cuir craquelé, fermoirs rouillés qui résistaient avant de céder.

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L'objet

 

Je ne sais pas pourquoi je l'ai ramassé. Ce n'est pas le genre de chose que je fais d'habitude. Je ne ramasse pas les objets abandonnés, je ne fouille pas les poches oubliées, je ne garde pas la monnaie qui traîne sur les comptoirs. J'ai été élevé dans cette conviction que ce qui ne vous appartient pas ne vous appartient pas, et que le respecter dit quelque chose d'essentiel sur ce qu'on est.

 

Pourtant quand je l’ai vu là, sur le rebord de la fenêtre de la cafétéria entre un gobelet vide et un journal gratuit froissé, je n’ai pas résisté. Un stylo quatre couleurs. Le genre qu'on n'a plus vu depuis le collège et qui, pour cette raison précise, arrête le regard une fraction de seconde de trop.

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L'ombre

 

Élise Vernier photographiait des visages depuis vingt-deux ans et professait, avec la certitude tranquille de ceux qui ont fait de leur métier une religion domestique, que la lumière ne mentait jamais. Elle pouvait certes flatter un visage ou le trahir, creuser une ride qu'aucun correcteur n'effacerait tout à fait, mais elle ne mentait pas.

Depuis peu Élise s'intéressait à l'immuable, les ombres.

Un corps bouge, une ombre bouge. Rien ne s’immisce entre le modèle et son double négatif.

L'ombre était la copie naturelle et mal-aimée à qui la photographe rendrait certainement hommage, prochainement, à l'occasion d'une commande ou d'une exposition.

 

Dans son studio, en ce début de semaine, elle réglait un projecteur pour un portrait commandé par un magazine régional.

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Les silences

 

Il y a des objets qu'on achète sans savoir pourquoi. Pas par coup de cœur, ni par utilité mais pour une raison antérieure à la décision, une traction sourde qui précède la pensée.

C'est ce qui se produisit un samedi de mars au marché aux puces de la porte de Montreuil.

Je n'étais pas venu chercher un magnétophone. Pourtant ce Uher 4000 Report, boîtier aluminium, courroies intactes, molettes qui tournaient avec cette résistance précise qu'ont les mécanismes bien fabriqués m’a séduit. Le vendeur m’a dit qu'il fonctionnait, qu'il venait d'un vide-greniers.

Je donnai soixante euros sans négocier.

Je rentrai chez moi avec l'appareil sous le bras, dans le froid de ce samedi qui n’avait pas encore décidé s'il voulait pleuvoir.

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Langue

 

Je me suis installé ce matin à mon bureau comme je l’ai fait tant de fois au cours de ma vie. La maison était encore silencieuse, traversée seulement par le souffle régulier de la mer.

De ma chaise, j’aperçois le jardin que j’ai façonné au fil des décennies sans jamais chercher à le dompter vraiment. Il a gardé quelque chose de sauvage, une indiscipline discrète qui me plaît davantage aujourd’hui qu’elle ne me plaisait autrefois. Le vieux pommier penche un peu plus chaque année, comme s’il voulait saluer la mer avant de s’y laisser tomber un jour.

 

La mer, justement, je l’entends plus que je ne la vois. Elle est là, à quelques dizaines de mètres, derrière la haie de tamaris. Elle respire, gronde, chuchote, selon l’humeur du jour, et je crois que c’est elle qui m’a retenu ici.

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