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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

40 secondes

Je n'ai jamais su si c'était un don ou une panne.

 

La première fois, j'avais dîné chez des amis, un jeudi de novembre. Huit personnes autour d'une table, du vin, des voix qui se recouvraient les unes les autres dans ce léger désordre joyeux que font les dîners réussis. À 21 heures, j'avais regardé ma montre par hasard, une vieille habitude.

 

Et soudain.

Rien.

 

Plus un son, plus le mouvement d'air d'une phrase qui commence, pas le bruit des verres ni celui des couverts sur la vaisselle. Un silence total, comme si le monde avait coupé le son d'un coup.

 

Pourtant les bouches, autour de moi, continuaient à bouger.

 

Camille riait, je le voyais à ses épaules qui s'agitaient et aux rides autour de ses yeux. Marc posait une question, on lisait sur ses lèvres le mouvement d'un mot en deux syllabes. La femme à sa gauche, dont je ne me souviens plus du prénom, hochait la tête avec l'expression de quelqu'un qui approuve.

 

Ils parlaient et je n'entendais rien.

 

Je posai mon verre, regardai mes mains puis la table, puis les gens autour. Je crus d'abord à une décompensation subite, le genre de chose qui arrive parfois sous l'effet de la fatigue ou d'une chute de tension. Ces secondes où le cerveau se met en veille avant de revenir. Je m'apprêtai à me lever discrètement quand le son revint.

D'un coup, comme il était parti.

 

— …donc j'ai dit non, évidemment, et il n'a pas bien pris la chose, continuait Marc.

 

Tout le monde riait. La conversation s'était poursuivie sans moi, sans même remarquer que j'avais disparu.

Je pris une gorgée de vin et ne dis rien.

 

Je ne dormis pas bien cette nuit-là.

Pas d'angoisse particulière mais ça tournait dans ma tête sans que je puisse arriver à m’apaiser. Je me levai deux fois, bus de l'eau, regardai l'heure.

Le vendredi matin, en me rasant, je me souvins de la scène et décidai que c'était une chute de tension. Le cerveau fait ça parfois, une micro-absence, quelques secondes de décrochage. J'avais travaillé beaucoup cette semaine-là, il n'y avait rien à comprendre.

Je m'y tins jusqu'au jeudi suivant.

 

J'étais seul cette fois, dans mon appartement. À presque 21 heures, je me retrouvai debout dans le salon sans savoir exactement pourquoi j'avais arrêté ce que je faisais.

Quand le silence arriva, je me mis à frapper dans mes mains.

Je les entendis claquer, nettement et sèchement. Le son était donc là pour moi. Je les frappai encore, plus fort. Toujours là.

Je criai mon prénom.

Je l'entendis aussi, dans ma tête d'abord puis dans la pièce, comme une voix qui se cherche un écho. Je le criai plus fort. Il résonna contre le plafond bas du salon. Je l'entendais parfaitement.

Je n’étais donc pas sourd mais n’entendais que moi.

Je pris un verre sur la table basse et le posai brusquement sur le bois. Le choc que j'entendis était réel, mat et clair. Je recommençai, plus brutalement. Même chose.

J'existais dans le son. Moi et tout ce que je produisais.

Le reste du monde, lui, se déroulait en dehors.

Je m'approchai de la fenêtre. En bas, un homme attendait que son chien reniflât le bas d'un poteau. La bouche du chien s'ouvrit, il aboyait, je le voyais à la tension dans son cou, à la façon dont l'homme tira légèrement sur la laisse. Je n'entendis rien.

Je tapai contre la vitre, plusieurs fois, avec la paume. Le bruit, pour moi, était parfaitement audible. L'homme ne leva pas les yeux.

Quand le son revint, le chien aboyait encore.

Je restai à la fenêtre un long moment après.

 

 

La semaine suivante, un jeudi, j'étais seul chez moi. Je regardais quelque chose sur l'ordinateur, je ne me souviens plus quoi exactement. À 21 heures, le son s'éteignit.

Je saisis mon téléphone et lançai le chronomètre avant même d’y réfléchir.

Le silence dura trente-huit secondes.

 

Je l'attendis sans bouger, les deux mains à plat sur le bureau. La rue continuait en bas, je le voyais par la fenêtre entrouverte, les voitures défilaient, un homme sortait d'un immeuble avec un chien et une femme téléphonait sur le trottoir. Tout se passait normalement. Silencieusement.

Quand le son revint, la femme au téléphone éclatait de rire sur le trottoir.

Je regardai le chronomètre : trente-huit secondes.

L'application fermée, je restai assis sans rien faire pendant un quart d'heure.

 

 

Le troisième jeudi, j'avais invité Sébastien à boire un verre. Je l'avais appelé en début de semaine sous prétexte qu'on ne s'était pas vus depuis l'été.

À 21 heures, le silence arriva et je regardai brièvement la trotteuse de ma montre.

Sébastien parlait. Je le vis continuer à s’exprimer, sa main droite dessinant dans l'air le geste qu'il faisait toujours quand il voulait préciser quelque chose. Sa bouche formait des mots que je connaissais par cœur, il racontait probablement l'histoire de son chef de projet ou quelque chose sur ses enfants, les deux sujets qui lui tenaient le plus à cœur ces derniers temps.

Je le regardai parler en silence pendant ce qui me sembla être une éternité qui dura précisément quarante et une secondes.

 

— …de toute façon, ça ne m'étonne pas, conclut-il. Tu vois ce que je veux dire ?

 

Je dis que oui. Je voyais bien.

 

 

J’avais lu une histoire d’une femme qui notait certains de ses comportements quand elle les trouvait étranges. Je décidai de faire de même et achetai un carnet ordinaire, dans le bureau de tabac en bas de chez moi. Sitôt acquis, je trouvais la décision stupide et décidai de ne rien noter. Ma mémoire me suffisait.

 

La durée m'intéressait. Trente-huit secondes, quarante et une. Quarante, grosso modo. Avec ces variations légères qui pouvaient être une imprécision de ma perception ou une vraie variation du phénomène, impossible à dire.

Je décidai de me concentrer plus rigoureusement sur la mesure.

 

 

Les jeudis suivants, j'anticipais. Je sortais le chronomètre à 20h55, je le tenais en main. Je remarquai, assez rapidement, que le silence débutait toujours à 21 heures passées de quelques secondes, jamais exactement à l'heure, toujours entre 21h00 et 21h02. Comme si le phénomène avait lui-même un léger retard.

Les durées variaient entre 37 et 43 secondes, avec une moyenne stable autour de 40.

 

Je remarquai aussi que les gens ne ralentissaient pas, ne semblaient pas percevoir de discontinuité dans leur propre expérience. Sébastien, le jeudi suivant, conclut une phrase exactement là où il l'avait laissée ou du moins, là où il la laissa, sans la moindre hésitation, sans ce léger bégaiement qu'on a parfois quand on perd le fil.

 

Pour eux, il ne se passait rien.

Pendant quarante secondes chaque jeudi à 21 heures, j'étais le seul être au monde à entendre le silence.

 

Je n'en parlai à personne pendant plusieurs mois.

Ce n'était pas par méfiance ni même par peur d’être pris pour un fou. Non, c'était davantage la certitude que mettre des mots dessus, devant quelqu'un d'autre, changerait la nature de la chose.

J'avais déjà vu comment les gens accueillaient ce genre de récit. L'écoute attentive, les sourcils légèrement froncés, puis la question qui venait toujours…tu es sûr que tu n'es pas simplement fatigué ?

 Ou bien son contraire, l'enthousiasme un peu trop vif de ceux qui croient à tout et transforment n'importe quoi en confirmation de leurs propres théories.

 

Je ne voulais ni l'un ni l'autre.

Alors je continuai à attendre les jeudis.

 

 

Ce qui changea, je ne saurais pas le dater précisément mais je finis par réaliser que quelque chose avait glissé quand je commençai à organiser ma vie autour du jeudi soir.

Je déclinais les invitations pour ce soir-là quand elles m'obligeaient à être quelque part où je ne pourrais pas surveiller le chronomètre discrètement. Je préférais être seul ou avec une seule personne, pour pouvoir observer sans me disperser. Je choisissais les endroits en fonction de ce qu'ils me permettraient de voir pendant les quarante secondes.

Une excitation me prenait à voir des gens, à regarder leurs bouches bouger en silence. Je voulais ce contraste entre ce qui continuait pour eux et ce qui s'arrêtait pour moi.

 

Un jeudi, je m'installai dans un café bondé, exprès. Je pris une table au centre, commandai un café que je ne bus pas, et attendis 21 heures en regardant autour de moi.

Quand le silence arriva, ce fut comme voir le monde derrière une vitre épaisse. Trente, quarante personnes parlaient, riaient, appelaient les serveurs, s'indignaient de quelque chose, se penchaient vers leur interlocuteur pour se faire entendre dans le bruit et je n'entendais rien.

Je regardai chaque visage, méthodiquement, l'un après l'autre.

Personne ne se retourna vers moi ni ne remarqua que l'un d'entre eux était absent du son.

 

Quand le bruit revint, je ressentis une légère désorientation, de celle qu'on éprouve en quittant le cinéma après un film dans lequel on a plongé, ce moment où le monde réel semble d'abord irréel avant de reprendre sa consistance habituelle.

Je laissai un billet sur la table et rentrai chez moi.

 

 

Léa me demanda un jeudi de janvier, alors qu'on dînait ensemble, pourquoi j'avais regardé ma montre deux fois en dix minutes.

— Je surveille l'heure, dis-je.

— On est pressés ?

— Non. Juste une habitude.

 

Elle me dévisagea avec cette expression qu'elle avait quand elle décidait de ne pas insister.

À 21 heures, le silence arriva pendant qu'elle me racontait quelque chose sur son frère. Je la regardai continuer, les mains autour de son verre de vin, les yeux légèrement plissés par la concentration de quelqu'un qui pèse ses mots.

Quarante secondes.

J’observai sa bouche former des syllabes dont je n'entendis rien alors que ses mains accompagnaient l'histoire. Je vis ses yeux qui, à un moment où ils croisèrent les miens, semblaient sonder une réaction de ma part à quelque chose qu'elle venait de dire.

Je hochai la tête légèrement, comme quelqu'un qui suit.

Le son revint.

 

— …donc il ne sait pas encore ce qu'il va faire, finit-elle. Tu penses que c'est raisonnable ?

— Je ne sais pas, dis-je. C'est difficile à dire de l'extérieur.

Elle parut satisfaite de la réponse. Nous finîmes le dîner normalement.

 

 

Je continuai à vivre, amputé de mes quarante secondes de son hebdomadaire.

Les durées restaient stables, entre trente-sept et quarante-trois secondes. Le déclenchement s’effectuait immuablement entre 21h00 et 21h02. La régularité était ce qu'il y avait de plus troublant, non pas parce qu'elle aurait dû me rassurer, mais parce qu'elle ne le faisait pas. On s'habitue à beaucoup de choses mais pas à celle-là. Chaque jeudi, quand le silence arrivait, je ressentais le même léger choc, une fraction de seconde où je ne comprenais plus le monde.

 

Je cessai de me poser la question.

 

Un jeudi de mars, je fus pris au dépourvu. J'avais oublié de sortir le chronomètre. Je n'avais pas prévu ce dîner, c'était une invitation de dernière minute et ma tête était ailleurs quand le silence arriva.

Je me retrouvai à regarder la table sans avoir préparé quoi que ce soit et pour la première fois, je fermai les yeux au lieu de regarder les autres.

Quand le son revint, je gardai les yeux clos encore quelques secondes et personne ne s’en aperçut réellement.

 

 

Je n'ai pas cherché à savoir si d'autres vivaient la même chose, l'idée ne m'est pas venue ou si elle m'est venue et je l'ai inconsciemment écartée.

 

À ce jour, j’ai déjà vécu soixante-deux jeudis dans lesquels ont manqué ces quarante secondes.

Quarante minutes de blanc.

Je me demande parfois si les autres ont vraiment vécu ce temps.

© 2025 - @Michael Camardese

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