top of page

Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Cache-cache

C'est ma nièce Zoé qui a lancé l'idée et nous lui avions donné un accord de principe. Nous ferions une pause après le dessert et avant le café.

Difficile de résister à l’autorité dictatoriale des enfants de huit ans quand la fatigue commence à gagner les adultes du repas dominical de famille.

Zoé et ses cousins avaient opté pour un cache-cache avec, comme consigne, que tout le monde devait naturellement participer. Aucune contrainte quant aux pièces de la maison et jardin autorisé sur l’ensemble de sa surface et de ses recoins.

Mon beau-frère Denis a ri le premier, puis s'est levé en faisant craquer ses genoux. Ses douleurs ne lui permettaient pas de jouer mais il serait ravi d’aider les enfants à débusquer leurs victimes au besoin. Son excuse fit râler ma sœur qui mit trois allers et retours pour débarrasser ce qu’elle était habituellement capable de faire en une seule passe. Grillée, elle soupira, s’avoua vaincue et vint nous rejoindre sur la ligne de départ.

Au top et sans trop savoir pourquoi, j'ai grimpé l'escalier à toute allure pour rejoindre le premier étage de la maison de mes parents. La stratégie n’était pas extraordinaire car elle me privait de nombreuses cachettes du jardin que j’utilisais enfant. Tant pis, c’était ainsi pour cette fois et je me glissai dans le placard à linge du couloir. Son odeur était toujours la même depuis aussi loin que ma mémoire olfactive me permettait de me le rappeler. J’y lisais certaines des revues que mes parents cachaient sur le haut de leur armoire.

 

Il me parut plus grand que dans mes souvenirs. C’est un détail suffisamment rare pour que je lui accorde un peu de temps. Je m’y tins accroupi sans trop d’effort du haut de mes quarante-trois ans. Entre les piles de draps et celle des serviettes, la porte ajourée me donnait l’impression d’être la victime d’un de ces films où le méchant vous cherche couteau à la main. Je souris dans la pénombre de ma cachette.

J'ai entendu Zoé compter jusqu'à trente dans le salon, sa voix étouffée par deux portes et un couloir, puis le raffut des enfants qui se dispersaient. Je ne prêtai alors attention qu’aux pas qui allaient monter. A priori, j’avais pris la bonne pioche, la plupart s’était ruée dans le jardin.

 

A ma grande surprise, personne n'est venu. J’entendis rapidement les cris de victoire au fur et à mesure des prises.

Mon neveu derrière les rideaux du bureau fut débusqué en moins de deux minutes. Denis guida un traqueur vers la salle de bain, après avoir vu des pointes de chaussures dépasser d’un rideau. Ma mère riait toute seule à voix basse et il n’y eut qu’à bien écouter pour la trouver. 

De victoire en victoire, toute la famille a fini par se retrouver de nouveau à table. C’est Zoé qui annonça la fin des poursuites puis autorisa la mise en route des cafés, ce dont les adultes lui furent reconnaissants. Le bruit des chaises reprit ses droits, les voix des grandes personnes lancèrent de nouvelles conversations alors que les enfants partirent vers la balançoire et le trempoline.

 

Et moi alors ?

Je suis resté dans mon placard.

 

J'aurais pu sortir à ce moment-là, brandir les bras de la victoire et ironiser sur le fait que personne n’ait remarqué mon absence. Mais non, il y avait quelque chose dans l'obscurité tiède de ce placard, dans cette position d'observateur invisible que je n'avais pas connue depuis l'enfance qui me retenait.

La maison de mes parents a toujours été comme ça, un escalier ouvert, un plafond bas, des sons qui remontent sans effort depuis le salon jusqu'au couloir de l'étage. C’est la voix de ma mère, en fait, qui me retint. Trouvée très tôt, elle avait attendu la fin du jeu, certainement assise sur le banc du couloir d’après ce que je percevais. Elle discutait à voix basse, presque prudente, ce qui capta mon attention. La personne face elle écoutait, je ne savais donc pas de qui il s’agissait. Mais elle lui parlait de Marc.

 

Marc, c'est mon frère aîné. Il n'était pas là ce dimanche-là car il vit à trois heures de route depuis des années. Comme mon père, il possède lui aussi un garage qu'il a monté depuis longtemps maintenant. Il ne vient que peu, même s’il garde le repas de Noël comme moment incontournable, c’est déjà ça.

 

- Il faudrait vraiment qu'on puisse lui parler, un jour, a dit ma mère.

Le grommèlement en réponse m’informa que la personne en face, c’était mon père. Mais il n’était pas seul.

- Après vingt-cinq ans, tu crois vraiment que ça peut changer quelque chose de ressasser ça, maman ? murmura Suzanne, ma sœur.

Un trio fomentait juste au bas de l’escalier qui menait à ma planque.

 

Je sentis que mes muscles se figèrent là, dans mon placard, d'une façon qui n'avait à voir ni avec le jeu, ni avec la position.

Il y a vingt-cinq ans, nous avons vécu un drame. Je sus de suite qu’il s’agissait de cela mais ne compris pas pourquoi cette discussion se tenait en sourdine, maintenant, après un jeu avec les enfants.

 

Il y a vingt-cinq ans, la veille du départ à la retraite de mon père, j'avais juste dix-huit ans et j’étais fou de la nouvelle voiture qu'il venait de retaper. Dans mes rêves les plus fous, je me voyais la sortir du garage pour emmener ma magnifique copine de l’époque au cinéma.

J’aurais pris la voiture sans permission, en bad boy, et nous aurions filé sur les routes devant les yeux estomaqués de nos copains. Malheureusement, Marc avait eu un peu la même idée et sans que ce soit très méchant, avait fini dans le portail du jardin.

Phare cassé, aile enfoncée, il fut à deux doigts de finir contre le mur de la maison. Il était passé me voir avant d’aller raconter sa mésaventure.

T’inquiète frérot, ça va brasser mais j’ai fait une connerie, m’avait-il dit alors que j’étais dans un demi-sommeil.

Le lendemain, je n’ai plus de souvenir de ce qui s’est exactement passé mais Marc est parti très vite. La voiture de mon père c’était une Porsche Carrera portée à plus de quatre cents chevaux. Marc avait peut-être mal dosé le potentiel de sa monture. J’avais entendu tout le monde crier et j’étais courageusement resté caché.

Justement ici, tiens, dans le placard à linge.

Mon père adorait sa Porsche et ma mère tenta tant bien que mal de le consoler. De là à ce que Marc parte, j’avais trouvé la réaction excessive, mais bon.

Deux ans plus tard, quand mon père a cherché un successeur pour le garage, il ne s'est même pas posé la question de le céder à mon frère. Marc venait d’acquérir le sien, il travaillait comme un fou et de toute façon, leurs mauvaises relations ne faisaient que se dégrader avec le temps.

 

- Il ne va même plus sur la tombe, reprit Suzanne.

- Tu l’as eu quand ? demanda mon père dont la voix rocailleuse me parut encore plus vieille que lorsqu’il parlait naturellement.

 

J'ai senti quelque chose se resserrer dans ma poitrine, une sensation que je n'avais pas eue depuis très longtemps, depuis ce jour-là exactement, avec le portail cassé.

C'est à ce moment précis que je portai mon attention sur mes jambes. Bien qu’elles soient pliées depuis un moment, sans que je ne sache combien exactement, je ne sentais aucun engourdissement. Mon corps avait décidé de ne pas se plaindre parce que ma tête avait besoin de rester silencieuse.

J'entendais chaque mot depuis le salon avec une netteté qui n'avait rien à voir avec l'acoustique de cette maison que je connaissais pourtant par cœur. Je distinguais le bruit d'une cuillère reposée sur une soucoupe, deux pièces plus loin je reconnus le bruit des pas de Philippe mon neveu et, dans le jardin, j’entendais la respiration de Pauline, ma filleule.

 

- Je ne sais plus comment l’aider, finit par dire ma mère dans un sanglot qui me figea le sang.

Mais que se passait-il avec Marc ? Comment ma mère, ma sœur et mon père venaient-ils de passer de ces quelques minutes de jeu avec leurs nièces, neveux et petits-enfants à Marc ? Et pourquoi cela faisait-il pleurer ma mère ?

 

Au salon, j’entendis Denis évoquer Marc à son tour. Ses propos n’avaient aucun sens pour moi et je décidai enfin de sortir de ma cachette. Il se tramait des histoires sur mon frère que je ne comprenais pas et le ludique laissait maintenant place à l’angoisse. Les enfants étaient en train de jouer, j’allais pouvoir tirer cela au clair.

Mais je ne pus.

La porte était fermée.

Du moins, je n’arrivais pas à rouvrir la porte du placard.

Dans l’incapacité de me lever pour envoyer un coup de pied j’entrepris de taper sur le sol en appelant ma mère, puis ma sœur.

Il fallut plusieurs minutes pour que Suzanne daigne enfin monter.

- Suzie, enfin ! Mais qu’est-ce que tu fichais ?

 

Elle ne me répondit pas alors qu’elle entreprit d’ouvrir.

- Suzie, mais ?!...

Je ne terminai pas ma phrase.

Ma sœur ouvrit le placard mais son regard, comme vide, passa à travers moi.

Elle passa la main.

A travers moi.

- Non…rien, cria-t-elle vers l’escalier.

  Il n’y a pas de souris dans ton placard maman, sois rassurée.

Puis elle referma.

Sur moi.

 

Tout me revint. Le souvenir, le vrai, pas l’histoire que je me racontais depuis vingt-cinq ans.

Marc n’avait pas voulu essayer la voiture, je l’avais supplié d’aller faire un tour. Il n’avait pas voulu que je prenne le volant pour la bonne raison que je n’avais pas le permis et que cette voiture, d’après lui, était une machine de guerre à ne pas mettre entre toutes les mains.

 

Ce n’est jamais intelligent un accident.

Marc ne roulait même pas vite, il avait accepté de faire un tour parce que la voiture faisait un chouette bruit avec la nouvelle ligne d’échappement que notre père avait montée et que j’avais tellement insisté qu’il avait fini par céder.

En rentrant, notre chat qui trônait majestueusement sur le poteau du portail avait sauté sur la route comme pour nous accueillir.

Marc avait juste donné un coup de volant pour l’éviter et nous avions heurté le portail à faible vitesse.

Il portait sa ceinture.

Moi, pas.

© 2025 - @Michael Camardese

    bottom of page