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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

La chauve-souris

Je ne vois pas comme vous.

 

Ce n'est pas une infirmité, c'est une autre façon d'être dans le monde. Je perçois par le retour des sons que j'émets, par la chaleur des corps et par la pression de l'air déplacé. Le monde pour moi est une carte de textures et de températures, de distances et de densités. Je sais qu'un mur est là avant de le toucher et perçois un être vivant avant qu'il ne bouge.

 

Je savais donc, cette nuit-là, qu'il y avait quelqu'un dans cette chambre.

 

Ce que je ne savais pas, c'est pourquoi une partie de mon signal ne revenait pas.

J'en émis un second, plus bref. Puis un troisième, plus puissant. Les murs me répondirent, le plafond aussi. Le bois de l'armoire, le métal de la poignée, jusqu'au verre de la fenêtre, tout me parvenait. Au centre de la chambre portant, il y avait une absence qui n'était pas du vide.

 

La fenêtre était entrouverte. C'est ce qui m'attira d'abord, cette ouverture dans le bâtiment. C’était une promesse de passage emplie de l'odeur tiède d'un lieu habité. J'entrai sans hésiter, longeai le plafond et envoyai mes signaux dans toutes les directions pour cartographier l'espace.

Même si cela n’a pas de sens pour moi, lit, armoire et table, rien ne m’échappa. Seule la lampe allumée dans un coin me gêna tout comme, au centre de la pièce, debout, cette silhouette.

 

Mon signal revint de partout sauf d'elle.

 

Je fis un deuxième passage. Mur, fenêtre, meuble, plafond…Tout était net sauf la silhouette. L'air semblait la traverser comme si elle n'avait pas de surface.

Je me posai sur le haut de l'armoire et restai immobile.

Elle ne bougeait pas non plus.

 

Si les pipistrelles comptaient en années, ce que nous ne faisons pas, je n'avais jamais rencontré ça durant l’équivalent temps de ma trentaine. Tout ce qui existe renvoie quelque chose.

Cette femme, car c’est bien ainsi que vous appelez cet être, cette femme n’émettait rien en retour.

 

Je n'avais pas peur. Les pipistrelles n'ont pas peur, nous avons juste de la précaution. Je me trouvais en présence d’une silhouette sans écho dans une chambre ordinaire.

 

Je restai sur l'armoire.

Elle se déplaça après un long moment immobile.

 

Je le sus avant de le percevoir, telle une modification infime de la pression dans la pièce. Un peu comme quand vous retenez votre respiration et que vous la relâchez subitement. Elle, cette femme, n'avait pas respiré du tout.

Elle se déplaça vers le lit.

 

Il y avait quelqu'un. Ce corps-ci, je l'avais cartographié sans difficulté dès le début. Allongé, chaud, il avait le souffle régulier d’un homme qui dort. Son signal était net, précis, une présence confirmée.

 

Elle s'assit au bord du lit.

 

Je renvoyai mes signaux. Toujours rien d'elle. Pourtant une odeur très légère, métallique et froide, me parvint. Ce n’était pas celle du sang, je connaissais celle-là. Cela ressemblait davantage à ce qu’il devient en refroidissant.

 

L'homme dans le lit bougea légèrement sans se réveiller.

Elle posa la main sur son bras.

Au même instant, l'homme ouvrit les yeux mais pas comme quelqu'un qui s'éveille, plutôt comme quelqu'un qui regarde un endroit très éloigné.

Son souffle s'interrompit une fraction de seconde puis il referma les paupières.

Mon signal traversa de nouveau la main de la femme et revint du drap en dessous.

Je ne sais pas combien de temps passa. Les pipistrelles ne mesurent pas le temps.

 

Ce que je mesurai, c'est que l'homme dans le lit devenait progressivement moins présent. Son signal restait là mais s'affaiblissait, moins dense, moins net, une forme qui commence à ne plus remplir entièrement l'espace. La lampe dans le coin de la pièce faiblit légèrement. L'air de la chambre se refroidit peu à peu.

 

Elle, elle devenait progressivement plus présente.

Pas complètement, mais elle revêtait lentement une texture plus ordinaire. A la périphérie de ce qui est perceptible, elle emplissait le lieu tel qu'elle aurait dû le faire depuis mon arrivée.

 

L’homme n’était pas mort, il était refroidissant.

 

À un moment j'obtins d'elle un retour différent et ce fut comme si elle était entière, apparaissant presque totalement.

Elle tourna alors la tête vers l'armoire.

Vers moi.

 

Je sais quand un être me regarde parce que l'air se modifie. Les particules s'orientent quand une intention les traverse.

Elle me regardait et pour la première fois depuis que j'étais entrée dans cette chambre, mon signal revint d'elle.

 

Je m'envolai immédiatement par la fenêtre encore entrouverte, dans la nuit qui me rendit à ma géographie habituelle. Je fis deux cercles au-dessus du bâtiment avant de reprendre ma route.

 

À la fenêtre du deuxième étage, la lampe s'éteignit.

 

Depuis, je retourne parfois dans cette rue. La fenêtre est toujours entrouverte mais je n'entre plus.

Il arrive que, longtemps après avoir quitté l’endroit, un écho me revienne.

© 2025 - @Michael Camardese

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