
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
Le différentiel
Tu vas recevoir ceci à ton réveil, dans la capsule, quand les médecins de bord t'auront examiné et qu'on t'aura donné le supplément de sommeil dont tu as besoin. Je crois que c’est ce qu'on donne toujours après une traversée, pour que le corps retrouve le rythme que le voyage lui a suspendu. Tu m’as déjà dit que tu aimais l'écouter seul, avec le casque un masque sur les yeux, parce que c’est ainsi que tu te sens le plus proche de moi.
Je voulais que ce soit ma voix, la vraie, pas un texte que l'ordinateur de bord t'aurait lu avec ma voix de synthèse. Ça a donc mis plus de temps, si cela a encore du sens de le dire ainsi. Le médecin m'a dit qu'il valait mieux le faire maintenant, pendant que je tiens encore la phrase jusqu'au bout sans m'essouffler.
Tu pars pour quatre ans cette fois. Le contrat le plus long qu'on t'ait proposé, et le mieux payé. Ce qui n'est pas un hasard car vous êtes si peu à l'Agence à accepter de vous aventurer aussi près du disque. Pour toi ce sera six semaines de voyage en conscience, m'as-tu dit la dernière fois qu'on en a parlé.
Pour moi, ce sera quatre ans. Les vrais. Ceux qu'on compte avec les saisons, les anniversaires, l'usure normale d'un corps qui ne bénéficie d'aucun sommeil dirigé, d'aucun compromis avec la gravité d'un trou noir.
Tu es parti la première fois quand j'avais neuf ans. Tu es revenu, pour toi, treize mois plus tard. Je venais d’avoir quinze ans. Tu te souviens de mon visage, ce jour-là, au sas d'arrivée ? Tu as mis presque une minute à me reconnaître, une minute pendant laquelle j'ai vu, sur ton visage à toi, l'expression d'un homme qui cherche sa fille dans la foule et tombe, à la place, sur une inconnue qui porte ses yeux.
Je ne t'en ai jamais voulu pour cette minute. J'ai compris, avec le temps, que c'était moi l'anomalie dans l'équation, pas toi. Tu avais fait ton travail, dormi ton sommeil, vécu tes treize mois en ligne droite comme n'importe qui. C'est moi qui avais continué d'avancer pendant que tu étais suspendu, moi qui avais eu six années de plus à te consacrer en souvenirs pendant que tu n'en avais accumulé qu'une de ton côté.
On a fait ça trois fois de plus depuis. À chaque retour, l'écart s'élargissait un peu. Tu as trente-quatre ans aujourd'hui, dans ton corps et sur ton badge de l'Agence.
J'en ai soixante et onze.
On ne le dit jamais comme ça, entre nous, parce que ça sonne trop cru pour enchaîner ensuite sur une conversation normale. Mais je te le dis maintenant parce que je n'ai plus vraiment de raison de le faire autrement. Plus le temps, pour le dire ainsi.
Le docteur Anselme est passé mardi. Il ne m'a rien annoncé que je ne savais déjà et je ne compte pas entrer dans des détails qui te sont lointains, eux-aussi.
Le calcul, cette fois, ne va pas retomber juste.
Le médecin m'a laissé entendre qu'il faudrait un genre de miracle pour que j'assiste à ton prochain sas d'arrivée.
J'ai donc décidé de dire avec mes mots ce que je t'aurais dit ce jour-là, au sas, si j'avais pu m'y trouver.
Tu vas revenir dans une maison que je connais mieux que toi, parce que j'y ai vécu quatre décennies pendant que tu en passais à peine plus de quatre, si j’ai bien compté. Et encore, en cumulé.
Je l'ai gardée telle que tu l'as connue enfant, autant que possible, avec les mêmes tomettes dans la cuisine et l’horloge de ta grand-mère. Je sais qu’enfant, tu la pensais capable de ralentir le temps rien qu'en t'endormant devant elle certains jours.
Cette horloge-là avait raison avant nous tous, en un sens. Elle savait qu'on pouvait ralentir une heure.
Je veux que tu saches que je ne t'en ai jamais voulu d'avoir choisi ce métier. Les gens ont mis longtemps à l’accepter sans vraiment le comprendre. C’est vrai qu’il y a une incohérence dans tout ça. Je suis ta fille mais je connais bien mieux aujourd’hui ce que la vie te réserve. Pourtant, je te dois ma naissance.
J’aimerais te raconter les années que tu n'as pas vues, mais je sais que ça ne t'intéresse pas vraiment, ou plutôt que ça t'intéresse juste d'une certaine manière.
Ma vie ne t’est parvenue que par bribes, tu l’as suivie comme on écoute le récit d'une vie parallèle à la sienne sans jamais pouvoir s'y être complètement impliqué.
Je préfère te dire ce qui compte vraiment, qui tient en peu de mots.
Tu te souviens du pommier derrière la maison ? Tu l'as planté avant ton deuxième départ. À chaque retour tu m'as demandé s'il avait grandi. Pour toi, il semblait toujours avoir pris quelques branches de plus. Moi, je n'ai jamais vu l'arbre pousser. Je l'ai seulement vu devenir vieux avec moi.
J'ai gardé, dans le tiroir de la commode de l'entrée, celle qui grince, tous les objets que tu m'as rapportés de chaque mission. Je les ai à nouveau regardés il y a une semaine pour moi. Deux d’entre eux m’ont peinée.
Il y a un fragment de roche calcinée par le rayonnement, celui que tu as fait passer en douce la première fois…Et une photographie du disque d'accrétion prise depuis le sas d'observation, que tu m'as offerte en me disant voilà à quoi ressemble le bord de ce qui m'a volé du temps.
Je n'avais pas compris que cette phrase t'échappait autant qu'elle me blessait.
Le trou noir n'a jamais rien pris que d’autre que ce qu'on lui a librement apporté, en échange de… de quoi d’ailleurs papa ? D'un salaire, d'une curiosité, d'une… reconnaissance ? Qu'y cherchais-tu vraiment ?
Je suis désolée… Je t’ai promis de ne pas t’en vouloir et au fond, ce que je te dis me montre que moi non plus, je ne comprends pas.
En te parlant aujourd’hui, de cette vieille voix, je n’ose plus te dire que je suis ta fille. Dans notre temporalité, je ressemblerais à ta grand-mère si elle existait encore.
Je ne sais pas ce que sera ta vie, à ton retour. J'ai laissé des instructions à la personne qui gère notre maison et lui ai demandé aussi de ne rien changer au tiroir qui grince.
J’aimerais que tu regardes son contenu à nouveau et que tu te répondes.
Alors, peut-être, prendras tu le temps de connaître mes enfants.
Mon premier fils est à peine plus âgé que toi.
Vous auriez dû l'empêcher, quand il était encore temps, voilà ce que disait Madame Ferrand à maman dès ton premier départ. Elle n’en revenait pas que tu serais absent au moins six ans pour nous. Moi non plus.
Maman ne lui a jamais mal répondu et moi je l'ai laissée croire que je regrettais. Mais qu’avais-je à regretter ? On ne regrette que ce que l'on connait.
Et même si je t'aime, je ne saurai jamais ce que c'est que d'avoir un père.
Quand tu auras fini cet enregistrement, le différentiel sera terminé. Tu pourras de nouveau accéder à toutes les données venant de la Terre.
Ne plus être là pour t'ouvrir la porte le moment venu ne m’attriste plus. Cela fait longtemps que je me suis fait une raison.
Papa… Je partirai avec quelque chose de douloureux en moi. Ce n'est pas le trou noir qui a créé l'écart entre nous. Si tu es parti, c'est que l'écart existait avant.
Le disque d'accrétion n'a fait que rendre cela visible.
Tu te rappelles ce vieux film Interstellar ? Tu l’avais vu enfant et te tenais à ce que je le vois aussi.
Aujourd’hui, ça ne se passerait jamais ainsi, m’avais-tu dit.
Tu avais raison, papa.
Ce fut bien pire.
Une dernière chose…j'aimerais qu'en rentrant tu t'assoies devant l'horloge de ta grand-mère. Tu l'écoutais pendant des heures quand tu étais petit.
Tu croyais qu'elle ralentissait le temps.
Nous avons passé notre vie à croire que le temps était ce qui nous séparait.
Je crois que nous nous sommes trompés.
Si elle fonctionne encore... reste un peu avec elle.
