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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

L'ébréchure

Alain n'avait pas bien dormi, il avait mis ça sur le compte du lit trop mou de la location. Il sentait toutefois que la raison tenait à l'idée même du lever de soleil qui l'avait tenu éveillé. Ils avaient oublié leur réveil de voyage et Alain s’était demandé trois ou quatre fois s’il n’était pas l’heure de se lever, entre minuit et cinq heures du matin.

Sylvie, elle, avait dormi comme une pierre. C'était elle qui l'avait réveillé à cinq heures et demie, un doigt sur l'épaule, en chuchotant qu'il fallait y aller si on voulait voir quelque chose.

 

Ils s'étaient garés près de la falaise d'Amont un peu avant six heures.

Alain baissa le volume de la radio.

- On s'arrête prendre un café ?

Les yeux de Sylvie s’allumèrent.

- Bien sûr… A 6h du mat’…Je t’aime à toujours me faire sourire.

- Les vacances, c'est aussi ça.

Ils rirent doucement.

 

L'air sentait le goudron mouillé et les frites froides d'un fast-food de bord de plage fermé depuis la veille au soir. Ils marchèrent vers le parapet dans le silence des matins avant le café. Ce fut Sylvie qui s'arrêta la première, à trois mètres de la rambarde.

 

- Alain…

- Quoi ?

- Écoute.

- Mais quoi à la fin ?

- Justement… Rien, murmura-t-elle.

 

Quelque chose clochait depuis la sortie de la voiture, mais aucun d’eux n’y avait prêté attention. Le bruit de gargarisme continu fait partie du paysage sonore, comme sa propre respiration.

Là, il n'y avait rien de tout cela. Un silence épais, presque solide, leur permettait de murmurer et de s’entendre.

 

Ils avancèrent jusqu'au parapet. En bas, il n'y avait plus de mer.

 

Alain sentit d'abord une drôle de chaleur lui monter à la nuque, comme un début de fièvre, avant que son esprit n'accepte vraiment ce que ses yeux voyaient. Là où l'horizon aurait dû se perdre dans l'eau, le fond de la mer s'étendait jusqu'à n'être plus qu'une ligne grise sous le ciel. Des bancs de sable, des veines sombres, quelques rochers émergés dessinaient un paysage qui n'aurait jamais dû exister. Deux chalutiers étaient couchés sur le flanc, quelques autres bateaux et un voilier reposaient au sol.

 

  • On…On n’aurait pas… On n’aurait pas dû vérifier les marées, dit Sylvie, d’une voix qu’elle-même ne reconnut pas.

 

Alain ne répondit pas. Son cerveau ne lui permit pas de réfléchir d’emblée. Ses mains, posées sur la pierre froide de la rambarde, tremblaient sans qu’il ne puisse rien y faire.

 

Quasi mécaniquement et sans ne plus prononcer un mot, ils descendirent l’escalier.

A la dernière marche, aucun des deux ne sut vraiment où poser le pied. Ils hésitèrent une seconde, comme s'ils s'apprêtaient à pénétrer dans une propriété interdite. La bande de galets paraissaient si peu étendue.

Jamais il n’avait vu de sable à Fécamp et pourtant, les pieds en foulèrent les premiers mètres.

Sur le sol dur et à peine humide, il n’y avait aucune trace de flaque, pas un coquillage, pas un crabe, rien.

Juste du sable tassé et propre, et ce silence qui semblait maintenant se refermer sur eux à chaque pas.

Et à quelques mètres, ce qui fit ouvrir grand la bouche d’Alain et emballa le cœur de Sylvie.

A tout rompre.

 

Une table.

 

Sylvie s'arrêta net, une main plaquée sur la poitrine, et poussa un petit son, pas tout à fait un cri, plutôt le souffle qu'on expulse quand on évite de justesse un accident de voiture.

- Tu…Tu vois ce que je vois ?

Alain plissa les yeux.

Il aurait voulu répondre non.

Une petite table en bois et deux chaises se trouvaient plantées dans le sable à l'endroit précis où la mer aurait dû être haute de plusieurs mètres. Sur la table, deux tasses.

De la fumée montait de l'une d'elles.

 

- Alain, gémit presque Sylvie, je veux qu'on rentre.

- Attends.

- Non, je veux qu'on rentre maintenant.

Elle avait crié.

 

Alain s'approcha parce qu'une partie de lui refusait encore d'admettre ce qu'il voyait. Le bois de la table n'était ni gonflé d'eau ni décoloré par le sel. Aucune trace de pas, autres que les leurs ne marquait le sol, dans aucune direction.

Sylvie s'approcha à son tour, comme aimantée malgré elle, et tendit la main vers une des tasses. Ses doigts tremblaient si fort qu'elle la reposa aussitôt après l'avoir touchée.

 

- Elle est chaude, dit-elle.

 

Elle se tenait maintenant tout contre Alain, pour ne pas tomber.

 

- …Le liseré bleu… Hein ? L'ébréchure de la soucoupe…là…

- Oui, dit Alain d’une voix éteinte.

 

Ils se mirent à regarder autour d'eux, cherchant des yeux n'importe quelle présence humaine à laquelle s'accrocher. Il n’y avait pas de joggeur, ni de chien, pas même de mouettes. Seul le silence leur tenait compagnie.

 

- Vous ne devriez pas être là.

 

Sylvie hurla d’un cri bref et aigu qui la fit vaciller au point qu’elle manqua de tomber et d’entraîner Alain. Lui avait le regard hagard, son cœur avait bondi dans sa poitrine avec une violence presque douloureuse.

 

Un homme se tenait à une trentaine de mètres, immobile, les mains dans les poches d'une veste de toile. Ni l'un ni l'autre ne l'avait vu approcher.

 

- Vous…Vous savez ce qui se passe ici ? réussit à articuler Alain.

 

L'homme ne répondit pas à la question.

- Vous ne devriez pas être là, répéta-t-il, du même ton égal, presque doux. Puis il inclina très légèrement la tête vers la table et reprit :

  Cette table est la vôtre.

 

- Pardon ? Mais… Enfin, balbutia Alain.

  Mais qu’est-ce qui se passe ici ? dit-il en ouvrant le bras vers l’étendue infinie devant eux.

 

Sylvie regarda vers ce qui était l’océan voici peu et se tourna de nouveau vers l’homme.

Il n'y avait plus personne. Pas de silhouette qui s'éloignait, personne vers la plage.

Elle se mit à pleurer, sans bruit, les mains sur la bouche.

- Alain… il…

 

Alain voulut parler mais il s’écroula. Ce que fit également Sylvie, immédiatement après lui.

Il n'y eut ni choc, ni douleur. Seulement l'impression fugace que le sable montait vers eux au lieu qu'ils y tombent.

 

Sylvie se réveilla quelque temps après. Le soleil venait de se lever d’après le ciel orangé. Elle était assise dans la voiture, Alain à côté d’elle. Il ronflait. Sa tête était penchée en arrière contre l’appui-tête alors que ses mains tenaient le volant.

- Alain… Alain ! dit-elle tout en le secouant.

- Hein… Quoi ? Ah…, dit-il en se mettant à rire.

 

Il eut un rire qu’il mit plusieurs secondes à calmer.

- Si tu savais… si tu savais le délire…le cauchemar, dit-il en souriant encore.

Il s’arrêta en voyant le visage de Sylvie changer immédiatement.

Ils en parlèrent, se coupant la parole à tour de rôle pour compléter une seule et même histoire.

À mesure que les souvenirs revenaient, leurs certitudes s'effondraient. Aucun détail ne différait.

Puis ils se turent.

Pendant près d'une demi-heure, ils restèrent dans la voiture tandis qu'autour d'eux, la ville reprenait son cours. Un boulanger relevait son rideau de fer, deux hommes en ciré discutaient près du port.

Ils sortirent difficilement de la voiture comme si l'air lui-même était devenu dangereux.

Dehors, l'eau clapotait contre les coques comme n'importe quel matin, à la bonne hauteur et avec ce bruit dont l'absence les avait alertés une heure plus tôt.

 

Sylvie tira Alain par la manche vers un café qui ouvrait, terrasse encore à moitié rangée. Ils s'assirent sans un mot, épuisés d'une fatigue qu’ils ne comprenaient pas. Le serveur leur apporta deux cafés sans qu'ils aient commandé et repartit avant qu'ils ne puissent réagir.

Alain leva la tête pour rappeler le serveur. Aucun son ne sortit. L'homme était déjà rentré à l'intérieur du café, comme s'il savait que ces clients ne commanderaient rien d'autre.

 

Sylvie baissa les yeux vers la tasse posée devant elle. Blanche, liseré bleu.

Sa main pointa l'ébréchure de la soucoupe, cette forme en croissant, celle de la table sur le sable, celle de leur service.

Elle se mit à trembler de tout le corps, en silence, les larmes revenues.

 

- Alain….

- On part… On s’en va Sylvie, vite, dit-il dans une urgence qui les habitait maintenant tous deux.

 

Ils ne repassèrent pas à la location. Les kilomètres défilaient sans qu'aucun des deux ne songe à allumer la radio. Ils traversèrent plusieurs villages sans savoir les nommer ensuite. Une seule fois, Alain s'arrêta sur une aire d'autoroute.

Ils descendirent de voiture, se regardèrent, puis remontèrent sans avoir prononcé un mot et roulèrent vers Paris sans pause.

Ils n’en reparlèrent jamais vraiment de ce matin-là.

 

Trois semaines plus tard, Sylvie rangeait la vaisselle après le dîner alors qu’Alain se proposa de faire un café. Il sortit du placard deux tasses blanches à liseré bleu.

Leurs regards se croisèrent et sans mot dire, Alain replaça les deux tasses dans l’argentier.

Ils restèrent un long moment sans bouger.

Au loin, une mouette cria.

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