
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
L'entaille
Je ne suis pas un homme de rituels et tiens à le dire tout de suite, avant que le récit qui suit ne me fasse passer pour ce que je ne suis pas. Un rituel suppose une croyance, et je n'en ai aucune qui ait résisté au temps. Je suis maçon depuis quarante et un ans, tailleur de pierre de formation. Un homme de mon métier sait mieux que quiconque qu'une pierre ne pense pas, ne se souvient pas ni ne rend rien à personne. Elle s'érode avec le temps, c'est tout.
Durant mon apprentissage, on m'a appris qu'une pierre se lit avant de se tailler. On passe la main sur le grain, on cherche ce qui s’appelle le « fil » dans notre jargon. C’est cette direction invisible selon laquelle le matériau acceptera de se fendre proprement plutôt que d'éclater n'importe comment sous le coup. Un bon tailleur ne force jamais une pierre contre son fil. Il attend, tourne autour et finit par trouver l'angle où la pierre cède d'elle-même.
J'ai fait ce geste des milliers de fois dans ma vie, sur du calcaire, du granit, plus rarement sur du marbre pour des chantiers particuliers. Je peux certifier, sans exagérer, que je connais une pierre mieux que je ne connais la plupart des gens que je croise.
Ce que je ne sais pas, en revanche, c'est lire ce qui se passe à l'intérieur d'un homme quand on vient de lui annoncer qu'il lui reste un an à vivre.
Pour ça, j’ai dû commencer un nouvel apprentissage.
Alors quand je dis que je marche chaque matin et qu’invariablement je m’arrête sur le même banc, face à la même étendue, je ne veux pas que ce soit pris pour un simple rituel. C’est autre chose.
Je regarde l’étendue de rochers noirs que la mer découvre et recouvre deux fois par jour, c’est tout. Ma femme croit que c'est mon genou qui me fait rallonger le trajet certains jours et l'écourter d'autres. Elle n'a pas tort, à ceci près que ce n'est pas mon genou qui décide de l'heure à laquelle je pars. C'est l'almanach des marées, punaisé depuis vingt-huit ans à l'intérieur de la porte de mon atelier. Je le consulte chaque soir avant de me coucher, ça c’est un rituel.
Un retraité qui gère son temps comme il l'entend.
Il y a trente ans, presque jour pour jour, je suis arrivé sur ce chantier précisément. On refaisait la jetée, à l'endroit exact où passe aujourd'hui le sentier. Dans la poche intérieure de ma veste, je gardais un papier plié en quatre que je n'avais montré à personne. Quelques temps avant j’ai consulté le docteur Aumont, pour une douleur au flanc que je prenais pour un tour de reins. Il m'avait regardé par-dessus ses lunettes avec cette expression que les médecins ont, je crois, apprise exprès pour ce genre d'annonce. Rien de compatissant ni de froid dans ces mots, juste ce qu’il faut dire au patient et s’assurer qu’il le comprenne.
Il m'avait donné un an. Peut-être moins, avait-il ajouté, car la masse progressait déjà vers des endroits qu'on ne touche pas au bistouri. Un an, avait-il répété, comme si le chiffre seul allait suffire à me convaincre de commencer le traitement qu'il me proposait. C’était un protocole lourd, à l'hôpital de la ville voisine, avec des probabilités de guérison médiocres qu'il énonçait avec la même neutralité que le reste.
Je suis sorti de son cabinet et j'ai fini ma journée de chantier. Personne n'en a rien su, je ne savais pas comment faire. J'ai posé les dernières pierres de la jetée comme si de rien n'était, et c'est seulement au moment de charger ma pioche dans le coffre de la voiture, la marée étant basse ce soir-là comme elle ne l'est qu'une fois par mois à cette hauteur, que quelque chose en moi a cédé.
Je n'ai pas pleuré mais une colère incontrôlable s’est emparée de moi.
Une colère folle, contre personne, pas même contre la maladie mais qui me montait et que je devais comme… vomir quelque part.
J'ai pris ma pioche et j'ai frappé le premier rocher que j'ai trouvé, à l'endroit précis où se trouve aujourd'hui le banc. C’était un rocher plat et noir, encore luisant d'eau de mer, et j'ai frappé jusqu'à ce qu'une arête entière s'en détache. La plaque qui céda était de la taille de ma main, laissant à sa place une entaille blanche, vive, comme une plaie ouverte dans la pierre.
Je me souviens m'être arrêté, essoufflé, la pioche encore levée. J’ai juste regardé cette marque avec une sorte de soulagement idiot. J’ai eu l’impression de faire à ce rocher ce qu'on venait de m'apprendre qu'on allait me faire à moi.
Je suis rentré chez moi ce soir-là avec la décision de refuser le protocole de l'hôpital. Peu importait les probabilités du docteur Aumont, je refusais de passer l'année qui me restait à en compter les jours dans une salle d'attente.
J'ai continué à travailler. J'ai continué à marcher, chaque matin, et sans que je m'en rende compte tout de suite, mes trajets ont commencé à passer par la jetée, par ce rocher précis, par cette entaille blanche que la mer recouvrait à marée haute et découvrait à marée basse. Deux fois par jour, avec la régularité d'une horloge que rien ne pouvait dérégler, nous avions ce rendez-vous.
Ma femme, à l'époque, ne savait toujours rien. Je m'en veux encore un peu de ce silence, mais je ne l'ai jamais regretté sur le fond. Elle m'a vu ces mois-là plus présent, plus attentif que je ne l'avais jamais été, refaisant la toiture du cellier un dimanche entier sans qu'elle ait rien demandé, l'emmenant dîner en ville pour des raisons que je n'expliquais pas. Elle a mis ça sur le compte de l'âge qui approchait, une sorte de crise tardive qui me rendait plus doux. Je la laissais croire ce qu'elle voulait. C'était plus simple que de lui dire qu'un docteur m'avait donné un an et que je passais chaque jour à essayer de vivre comme s’il était le dernier.
Le docteur Aumont m'a revu six mois plus tard, furieux que je n'aie suivi aucun de ses conseils, et il a fait un examen qu'il ne s'attendait visiblement pas à devoir refaire. La masse, m'a-t-il dit, avait cessé de progresser. Elle avait même, sur les clichés, légèrement diminué. Il a employé une expression que je n'avais jamais entendue avant et que j'ai réentendue depuis, à chaque contrôle, pendant trente ans.
Rémission spontanée.
J'ai repensé, ce jour-là, à ce qu'on m'avait appris sur le fil de la pierre. Je ne sais pas si un corps a un fil. Mais le mien, apparemment, avait cédé à sa manière, sans qu'on l'y force.
Ce fut un mystère pour moi d’observer à quel point mon médecin n'aimait pas cette situation. Je l'ai vu devoir annoncer qu’il n'avait rien d'autre à proposer. Un an plus tard, la masse avait encore réduit. Deux ans plus tard, elle était stable, minuscule, presque négligeable, ce qu'il a appelé une lésion résiduelle inactive. On me l'a répété à chaque visite annuelle, avec de moins en moins d'étonnement dans la voix, jusqu'à ce que ça devienne une ligne de plus sur mon dossier, une curiosité médicale qu'on montrait parfois à de jeunes internes sans plus d'emphase que ça.
Je ne dis pas que j'ai vaincu la maladie en frappant un rocher avec une pioche. Je ne suis pas superstitieux, je l'ai dit, je suis un homme qui a passé sa vie à tailler la pierre. Simplement ce jour-là, une sorte de coïncidence a orienté mon destin.
Les médecins m'ont dit que parfois, «ça» arrivait, sans plus d'explication. Je n'ai jamais su ce que «ça» recouvrait.
Ce qui est certain, c'est que j'ai continué à passer par ce rocher. Quand l'almanach le permettait, j’y allais. Je m'asseyais sur ce qui n'était encore qu'un rocher plat, avant qu'on n'y installe un banc, quinze ans plus tard à la demande de la commune, sans savoir qu’il serait passé exactement là où j'avais besoin qu'il fût.
Je regardais l'entaille.
Blanche encore les premières années, elle a pris peu à peu la teinte du reste de la roche, patinée par le sel, colonisée par endroits par une mousse noire et grasse qui s'accroche à tout ce qui reste immobile assez longtemps.
Mais on la voyait toujours. On voyait toujours la ligne nette où l'arête manquait, le bord un peu plus vif que le reste, la trace d'un coup donné avec une force que je n'ai jamais retrouvée depuis.
J'ai fini par ne plus vraiment y penser, au sens où on ne pense plus à respirer. C'était devenu un geste, pas une pensée. Marcher, arriver à l'heure où la mer se retire, s'asseoir, regarder la marque, repartir. Ma femme a vieilli à côté de moi sans jamais me demander pourquoi je variais mes horaires de sortie. Les voisins me voyaient passer et me saluaient de loin, pensant sans doute que j'aimais simplement la vue, ce qui n'était pas faux non plus.
Personne n'aurait pu deviner qu'un homme assis sur un banc, en apparence occupé à ne rien faire, était en train de vérifier quelque chose. Vérifier quoi, d'ailleurs, je n'aurais pas su le dire moi-même, si on me l'avait demandé… Que la marque était toujours là, je suppose.
Trente ans, c'est long pour un homme mais peu pour un rocher. J'avais lu quelque part, dans un article que ma fille m'avait envoyé, que l'érosion des côtes s'était accélérée ces dernières décennies, que les tempêtes étaient plus fréquentes et que la mer montait plus haut qu'avant sur les digues qu'on avait construites pour la contenir. Je n'y avais pas prêté attention plus qu'à ça. Un article parmi d'autres.
Ce matin-là, je pourrais donner la date exacte car je la connais par cœur, l'almanach annonçait une marée de vive-eau, l'une des plus basses de l'année, de celles qui découvrent des étendues de sable et de roche qu'on ne voit qu'une poignée de fois par saison.
Je suis donc parti plus tôt que d'habitude. Il faisait un froid sec, sans vent, avec une lumière plate qui donnait aux rochers une teinte presque brillante. Je suis arrivé au banc, je me suis assis comme toujours et j'ai regardé vers la base du rocher.
L'entaille n'était plus là.
J'ai d'abord pensé m'être trompé de rocher. C'est absurde, trente ans à regarder la même pierre, on ne se trompe pas de rocher, mais c'est la première pensée qui s'impose quand ce qu'on voit ne correspond pas à ce qu'on sait.
J'ai regardé les rochers voisins, cherchant une marque, une ligne, quoi que ce soit qui ressemblât à ce que je venais de perdre.
Rien.
La surface du rocher, à l'endroit où trente ans de marées n'avaient jamais réussi à effacer complètement la trace d'un coup de pioche donné un soir de colère, était lisse. Le rocher n'avait pas changé de forme, il portait toujours les mêmes taches, les mêmes irrégularités que je connaissais aussi bien que les rides de mes propres mains. Pourtant aujourd’hui, c’était comme si l'entaille n'avait jamais existé.
C'est un homme raisonnable qui vous parle. Je sais ce qu'est l'érosion. Je sais qu'une roche, exposée au sel et au gel, finit toujours par céder, et que rien ne garantit qu'elle cède progressivement plutôt que d'un coup.
Mais c'est à ce moment-là que j'ai senti le sang.
Juste un contact liquide et tiède sur ma lèvre supérieure. J'ai porté la main à mon nez, elle est revenue d’un rouge sombre, presque noir dans cette lumière de matin, et le sang continuait de couler, avec une régularité tranquille.
Une goutte à goutte.
Je n'ai pas eu de saignement de nez. Ma tension est bonne depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Rien dans ma vie, ce matin-là, n'avait de raison de provoquer ça.
Je suis resté assis, un mouchoir sur le nez.
Malgré moi, immédiatement, j'ai revu les lignes rouges de mon dossier médical. Je me suis demandé, pendant que le sang se coagulait progressivement, combien de temps une chose peut rester spontanément immobile avant que le mot ne perde son sens.
Une mouette a crié quelque part au-dessus de moi. Le sang, sur ma main, avait commencé à sécher aux extrémités des doigts, J'ai fini par me lever, les jambes un peu raides du froid, et je me suis approché du rocher, d'assez près pour poser la paume à plat sur l'endroit lisse. La pierre était froide et humide, comme toujours à cette heure, avant que le soleil n'ait eu le temps de la sécher tout à fait. Rien, sous ma main, ne distinguait cet endroit du reste de la roche. Aucune aspérité, aucun creux, aucune mémoire du coup que j'y avais porté un soir, trente ans plus tôt, avec une pioche que j'ai toujours dans mon atelier et que je n'ai plus jamais utilisée depuis.
J'ai gardé la main posée là un moment, sans savoir ce que j'espérais y trouver. Le sang, sur ma lèvre, avait fini par ralentir puis par s'arrêter. J'ai retiré ma main, l'ai essuyée et suis reparti vers la maison.
En me voyant entrer si tôt, ma femme m'a demandé si tout allait bien. J'ai dit oui. J'ai dit que j'avais simplement moins marché que d'habitude.
Elle m’a regardé différemment.
Je ne sais pas ce qu’elle a compris.
Mais elle a vu.
