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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Fragments

 

Je m'appelle Nalani.

En hawaïen, ça veut dire ciel bleu. Ma mère me l'a dit une fois, avec ce sourire qu'elle avait quand elle parlait de là-bas, une expression qui durait juste assez longtemps pour faire mal après. Je suis née à Maui un matin de janvier mais je n'y ai pas grandi. Mon père voulait travailler à Chicago pour nous permettre de mieux vivre et ma mère avait mon père, alors voilà le ciel bleu a grandi sous un ciel gris.

 

Je n'ai pas eu une mauvaise vie. Je tiens à le dire parce que ce qui suit pourrait laisser croire le contraire. J'ai eu une vie ordinaire, dans le sens plat du terme, ni riche ni vraiment pauvre, ni heureuse ni vraiment malheureuse. Une vie au milieu, comme ces journées qui se ressemblent presque toutes dans cette ville.

 

A vingt-et-un ans, je servais des bières dans un bar de Wicker Park. Les gens me disaient que j'étais jolie mais je les croyais à moitié car si tel était le cas, je ferais une activité en relation avec ce qui est joli. Je rentrais chez moi à pied, chaque jour après minuit, les mains sentant le houblon. J’aimais regarder le lac Michigan, au loin, quand le vent tournait bien. La nuit, le lac était comme une mer mais tout en moi, peut-être mieux que personne, savait que non.

 

L'appartement, je l'avais trouvé par hasard et in extremis après avoir été expulsée du précédent pour juste deux mois de retard de loyer. Mon ancien propriétaire avait la patience courte et ma fiche de paye ne lui donnait aucune confiance en moi. J'avais passé une semaine à envoyer des mails qui restaient sans réponse, à visiter des studios trop chers ou trop sombres ou les deux, jusqu'à ce que cette annonce tombe sur mon téléphone un jeudi soir alors que j'étais à bout.

 

North Side, deux pièces, loyer raisonnable, disponible immédiatement.

 

J'avais rappelé dans la minute. La propriétaire, une femme âgée à la voix douce, m'avait posé trois questions et dit oui. Juste comme ça. Oui. Après une semaine de portes fermées, ce oui m'avait traversée comme une lumière.

 

Je m'étais installée un samedi avec deux valises et des cartons que j'avais récupérés derrière l'épicerie du coin. L'appartement sentait le propre mais pas que, il y avait une odeur que je n'aurais pas su nommer. Peut-être la trace encore présente de quelqu'un qui avait vécu là et laissé de la chaleur dans les murs.

 

Les premiers jours, je dormis profondément pour la première fois depuis des mois. Sans raison apparente, sans avoir rien changé à mes habitudes, un sommeil merveilleusement lourd et sans remous m’enveloppait chaque nuit et je m’y sentais bien, vraiment bien.

 

Le premier rêve vint la troisième nuit.

 

Je ne sus pas tout de suite où j'étais. Il faisait chaud, une chaleur dense, vivante, portée par une brise qui n'existait pas à Chicago en février. Il y avait un feu. Un grand feu, les flammes hautes et calmes à la fois, qui éclairaient un cercle de terre rouge autour duquel poussait une végétation que je ne connaissais pas mais que je reconnaissais pourtant.

Je portais une robe que je n'avais jamais vue mais qui semblait m'appartenir depuis toujours.

En face de moi, de l'autre côté du feu, une femme était assise.

 

Elle était grande même assise, avec une présence qui en imposait. Elle portait des vêtements somptueux, quelque chose entre le tissu et la lumière, et elle me regardait comme si elle voulait me transpercer.

Je la reconnus presqu’immédiatement.

Je ne sais pas comment dire ça autrement. Je la reconnus, non pas parce que je la connaissais mais parce qu’ici, autour de ce feu, on ne pouvait trouver qu’elle.

Elle sourit.

- Tu as mis du temps, dit-elle.

 

Sa voix était douce et directe.

 

- Du temps pour quoi ? demandai-je.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regarda le feu, puis moi, puis le ciel au-dessus de nos têtes, un ciel sans nuages, troué d'étoiles, un ciel que je n'avais pas vu depuis que j'avais l'âge de ne pas savoir que les ciels pouvaient différer.

 

- Pour revenir, dit-elle simplement.

 

Je me réveillai avec le mot dans la bouche.

Revenir.

Comme si je l'avais prononcé moi-même dans mon sommeil et que l'écho en était resté là, entre la langue et les dents. Dehors, Chicago poussait un vent froid le long des rues. Je restai un moment sous la couette à regarder le plafond, à laisser le rêve s'installer dans ma mémoire au lieu de s'en échapper comme ils font d'habitude.

 

Les rêves ordinaires s'effacent dès qu'on ouvre les yeux, ils laissent juste une humeur, une couleur, parfois un visage flou qui disparaît avant qu'on puisse le nommer. Celui-là était resté entier. La terre rouge, le feu, la brise, la robe que je n'avais jamais vue. Sa voix.

 

Pour revenir.

 

Je n'y pensai plus trop dans la journée, ou plutôt, j'essayai de ne plus y penser. Au bar, entre deux commandes, entre deux sourires de service, le mot revenait. Mon esprit en fit une chanson sans me demander la permission.

 

Le deuxième rêve vint quatre nuits plus tard.

 

Le même feu, la même terre rouge et le même ciel troué d'étoiles au-dessus de nos têtes. Elle était là, de l'autre côté des flammes, semblant attendre sans que le temps passe pour elle.

 

- Tu n'as pas dormi bien ces derniers jours, dit-elle.

Ce n'était pas une question. Une observation, posée là avec la tranquillité de quelqu'un qui sait.

- Non, admis-je.

- Tu penses trop à ce que tu n'as pas.

 

Je voulus répondre que c'était facile à dire. Que penser à ce qu'on n'a pas quand on n'a pas grand-chose c'est difficile à éviter mais me retint, je voulais l'écouter.

 

- Il y a un immeuble, dit-elle. Sur Damen Avenue, au niveau de Cortland. Un bâtiment brun, trois étages, une porte verte. Au deuxième étage, l'appartement de droite est vide depuis six mois. Le propriétaire ne l'a pas encore mis en annonce parce qu'il ne sait pas encore s'il vend ou s'il loue. Il s'appelle Kowalski. Tu le trouveras dans l'annuaire.

Je la regardai, médusée.

- Je vous demande pardon ?

 

Elle sourit, rien de condescendant, juste un message je sais ce que tu ressens et ça ne change pas ce que je vais te dire.

- Note l'adresse quand tu te réveilles. Avant que tu ne l'oublies. Et appelle Kowalski.

- Pourquoi est-ce que j'appellerais un inconnu pour un appartement que je n'ai pas cherché, dans un immeuble que je ne connais pas ?

 

Elle inclina légèrement la tête.

- Parce que tu as besoin d'un coup de main, Nalani. Pas d'un endroit où dormir… d'un coup de main. Il y a une différence.

 

Le feu crépita entre nous. Une grande feuille tomba sur les braises et s’y consuma lentement. L'odeur changea immédiatement, je ne la connaissais pas, elle était un peu âcre et me serra la gorge.

 

- Vous me connaissez, dis-je. Mais moi je ne vous connais pas. Pas vraiment.

- Tu viens de là où je suis allée, dit-elle. Et tu es allée là d'où je viens. C'est suffisant pour se connaître.

 

Je me réveillai dans le noir de ma chambre, le cœur battant fort, avec la sensation physique d’une main posée sur l'épaule.

Je tendis le bras vers le carnet que j'avais sur ma table de nuit depuis des années sans jamais l'utiliser, ou presque. Je notai l'adresse dans le noir, à tâtons, en espérant que mon écriture serait lisible au matin.

Damen Avenue. Cortland. Porte verte. Deuxième étage, droite. Kowalski.

 

Le lendemain, j'hésitai jusqu'à seize heures.

Puis je pris mon téléphone.

L'annuaire en ligne me donna trois Kowalski dans le quartier. Le deuxième que j'appelai décrocha après deux sonneries, une voix d'homme âgé, méfiant d'abord puis surpris quand je lui donnai l'adresse.

- Comment vous savez pour cet appartement, il est pas encore en annonce ?

- J’ai rencontré une personne qui…qui pensait qu’il l’était, dis-je maladroitement.

 

Il y eut quelques secondes de blanc à l’autre bout du fil et l’homme me donna rendez-vous le lendemain matin.

 

L'appartement était au deuxième étage. Porte de droite. Deux grandes fenêtres donnaient sur la rue, le parquet clair rendait l’endroit accueillant, et une petite cuisine lumineuse semblait attendre d’être utilisée. Plus grand que mon studio actuel et moins cher aussi, l’appartement était juste parfait et dans un immeuble bien tenu par un propriétaire visiblement sérieux.

Je signai le bail deux jours plus tard.

 

En rentrant chez moi ce soir-là, les clés neuves dans la main, je restai un long moment debout dans le froid devant mon immeuble actuel à regarder le ciel au-dessus des toits. Un ciel gris de Chicago, bas et uniforme, sans une seule étoile.

Je pensai à l'autre ciel, celui du rêve, troué de lumière.

Je pensai au mot revenir et à ce qu'il pouvait vouloir dire pour quelqu'un qui n'était jamais vraiment partie.

 

Le troisième rêve attendit que je sois installée dans le nouvel appartement, comme s'il avait su.

La première nuit sur Damen Avenue, je dormis dans un sac de couchage sur le parquet, sans matelas encore, avec pour tout mobilier deux cartons et une lampe de chevet posée à même le sol. Et pourtant.

 

Le feu était là.

Elle était là.

- Tu as appelé, dit-elle.

- J'ai appelé.

- Et tu as donc signé.

- Et j'ai signé.

Elle hocha lentement la tête, cochant mentalement une étape sur une sorte de chemin.

 

- Bien. Maintenant écoute.

 

Ce qu'elle me dit cette nuit-là, je vais essayer de le restituer fidèlement, mais les rêves ont cette particularité d’avoir parfois tout leur sens hors des mots.

Elle me parla d'argent.

Elle en parla comme elle me parlait du reste, directement, sans détour.

 

- Tu vas économiser chaque mois, dit-elle. Même peu. Surtout si c'est peu. L'habitude vaut plus que le montant. Tu vas ouvrir un compte séparé et tu n'y toucheras pas.

- Pour quoi faire ?

- Pour avoir quelque chose à poser sur la table le jour où une opportunité se présente. Une opportunité n'attend pas. Elle passe. Et ceux qui n'ont rien à poser la regardent passer.

 

Elle marqua une pause. Le feu entre nous respirait, ses flammes oscillaient dans la brise de cette île que je n'avais pas connue mais dont l'air m'emplissait les poumons comme une mémoire du corps.

 

- Dans dix-huit mois, continua-t-elle, un appartement va se libérer dans l'immeuble où tu es maintenant. Le propriétaire de l'appartement du dessous veut vendre. Il ne le sait pas encore lui-même, mais il le sait. Kowalski connaît quelqu'un à la banque. Tu lui parleras. Pas tout de suite, dans un an. Juste pour qu'il sache que tu es intéressée.

 

Je la regardai, totalement abasourdie. Je finis par retrouver mes idées.

- Je suis serveuse dans un bar. Je gagne assez pour payer mon loyer et manger. Pas pour acheter un appartement.

- Pas encore, dit-elle simplement.

 

Il y avait dans ces mots une certitude tranquille qui ne ressemblait pas à la promesse facile.

- Pourquoi faites-vous ça ? demandai-je.

La question m’était venue sans que j’y songe vraiment. Elle flotta quelques secondes dans l'air chaud entre nous, au-dessus des flammes.

 

Elle réfléchit ou fit semblant.

- Parce que cette île nous appartient à toutes les deux, dit-elle. À des titres différents. Et parce que ce qui vient de la terre doit retourner à ceux qui en sont issus d'une façon ou d'une autre.

 

Elle laissa ça dans l'air entre nous, sans l'expliquer davantage.

Je ne demandai pas.

 

Je me réveillai avec le jour qui entrait par les deux grandes fenêtres de mon appartement neuf, allongée sur mon sac de couchage, les yeux ouverts sur le plafond blanc.

Je fis ce qu'elle m'avait dit.

 

J'ouvris un compte en ligne le soir même, depuis mon téléphone, assise par terre dans la cuisine vide. Je mis cinquante dollars dedans. Presque rien mais j'y mis un nom, pas un nom de compte, juste dans ma tête, un mot que je notai dans le carnet à côté de l'adresse de Kowalski.

 

Revenir.

 

Les semaines passèrent. Les rêves revenaient irrégulièrement, toujours autour du même feu, toujours avec cette même qualité de présence dense, chaude, sans urgence. Elle ne m'y donnait pas toujours des instructions. Parfois elle parlait juste de l'île, de ce que la terre volcanique garde en elle, générations après générations.

Je l'écoutais.

En moi, au fil des nuits à rentrer à pied, une forme d’optimisme commençait à prendre de l'espace.

Un soir, en me déshabillant après le service, je me regardai dans le miroir de la salle de bain.

Je me vis différemment, je me suis trouvée séduisante.

Une fleur de l'île, pensai-je.

 

 

Une année passa, par morceaux, par semaines qui se ressemblaient parfois. Ce soir de janvier où je soufflai mes vingt-deux ans seule dans ma cuisine avec une bougie plantée dans un muffin acheté en bas de chez moi, je me sentis adulte. Plus adulte, exactement.

Mon compte Revenir affichait deux mille quatre cents dollars.

 

Je parlai à Kowalski comme elle me l'avait dit. Je l'avais croisé dans le couloir un dimanche matin, alors qu'il venait relever le courrier de ses locataires absents. Je lui dis simplement que si jamais l'appartement du dessous se libérait, je serais intéressée. Il m'a regardée avec l'expression de quelqu'un qui ne sait pas encore ce qu'il va faire mais qui enregistre l'information dans un tiroir qu'il n'oubliera pas.

 

Trois mois plus tard, il frappa à ma porte.

 

Je ne raconterai pas les détails de ce qui suivit parce que ce n'est pas ce qui compte. Tout se mit en place avec une fluidité incroyable.  

 

Le dernier rêve vint par une nuit de mars.

Je sus que c'était le dernier dès que j'arrivai autour du feu. Pas parce qu'elle me le dit mais parce que l'air était différent. Une qualité de silence.

Elle m'attendait avec d’autres, à peine visibles dans la lumière du feu. D’autres silhouettes se tenaient, immobiles et attentives. Je ne les distinguai pas bien.

Elle me regarda longtemps sans parler puis prit la parole.

- Il y a une femme. Elle s'appelle Diana Ross-Kendall. Elle travaille pour une agence sur Michigan Avenue. Tu trouveras son nom sur le site de l'agence, dans la rubrique casting. Envoie-lui une photo. Juste une photo, prise dans la lumière du matin dans ton appartement. Rien d'autre. Ton nom. Ton numéro.

Je la regardai comme si elle parlait une langue étrangère.

- Une agence de quoi ?

- De mannequins.

 

Je restai silencieuse un moment. Quelque part derrière les arbres, la mer faisait ce bruit continu et régulier qui ressemble à la terre qui respire.

- Je suis serveuse, dis-je.

- Tu l'étais, dit-elle.

- Pourquoi moi ? demandai-je encore.

 

Elle sourit.

 

- Tu es née ici, Nalani, sous ce ciel, avec cette terre dans le sang même si tu ne l'as jamais sentie sous tes pieds. Certaines choses ne disparaissent pas parce qu'on s'éloigne. Elles attendent.

 

Elle se leva, pour la première fois depuis tous ces rêves, elle se leva, et debout elle était exactement ce que j'avais senti sans le voir.

Elle tendit la main par-dessus le feu.

Geste impossible, les flammes étaient hautes, personne n'aurait pu tendre la main par-dessus sans se brûler. Mais sa paume était là, ouverte, de l'autre côté, et je tendis la mienne sans réfléchir.

Je ne sentis pas la chaleur des flammes.

Je sentis autre chose, une senteur qui remonta de ma main jusqu'à mon épaule, jusqu'à ma poitrine et qui ressemblait à de la terre et à du sel, à l'odeur d'une pluie chaude sur de la lave refroidie. L'odeur de Maui telle que je ne l'avais jamais connue mais que je reconnaissais.

 

Ciel bleu, entendis-je en pensée.

Elle retira sa main.

- Maintenant tu sais comment rentrer, dit-elle.

 

Je me réveillai avec le soleil de mars plein sur le visage, les deux fenêtres de ma chambre lumineuses comme jamais. Je restai un moment sans bouger.

Je pris mon téléphone, ouvrai l'appareil photo et me dirigeai vers la fenêtre. La lumière du matin tombait exactement comme il fallait, douce, frontale, sans ombre creusée nulle part. Je regardai mon reflet dans l'écran une seconde avant d'appuyer.

 

Je vis une fille de vingt-deux ans debout dans la lumière de mars. J’étais jolie, je dus me l’avouer.

Je trouvai le nom sur le site de l'agence. Diana Ross-Kendall, casting director. Je composai un message court avec mon prénom, mon numéro, la photo jointe. Rien d'autre.

 

J'envoyai.

Je posai le téléphone sur la table, mis de l'eau à chauffer et regardai par la fenêtre le ciel de Chicago en ce matin de mars.

L’écran de mon smartphone s’alluma de nouveau, sur un pop-up de publicité. J’allais l’éteindre machinalement quand mon cœur fit un bon dans ma poitrine. Elle était là, en photo, sur un article.

Comment avais-je fait pour ne pas la reconnaître ? J’en fus choquée.

 

Pour la première fois depuis que je m'en souvenais, le ciel de Chicago était bleu.

Vraiment bleu.

 

L’article concernait Oprah Winfrey, installée aujourd’hui sur l’île de Maui.

© 2025 - @Michael Camardese

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