
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
L'horloge
Elena Vasseur travaillait seule depuis que le laboratoire lui avait retiré ses deux assistants, faute de crédits. Cette solitude lui convenait mieux qu'elle ne l'aurait admis devant un jury de renouvellement de poste et elle passait ses journées à superposer des cartes. Depuis quelques jours, elle utilisait les derniers relevés satellitaires du plateau de Nazca et celles beaucoup plus incertaines des positions de pulsars telles qu'on pouvait les reconstituer pour une période comprise entre l'an 200 et l'an 700 de notre ère.
L'hypothèse n'était pas d'elle. Elle traînait depuis des mois sur des forums d'amateurs, portée par un utilisateur qui signait Trapèze_Rouge. Trapèze paraissait assez méthodique pour qu'on ne puisse pas le renvoyer d'emblée au rayon des illuminés et assez isolé de tout appareil universitaire pour que personne ne prenne la peine de le vérifier sérieusement.
Son idée pouvait se résumer en une question assez simple : et si les trapèzes de Nazca encodaient en réalité une information ?
Ces figures géométriques, qu'on attribuait depuis un siècle à des rituels agraires ou à des chemins cérémoniels, donneraient l'angle d'ouverture d'un trapèze comme une valeur numérique et sa longueur comme une autre. L’ensemble formerait ainsi, autour de chaque centre radial, davantage une carte qu’une sorte de temple ou de construction passée.
Plus précisément et c’est ce qu’Elena étudiait, une carte de pulsars.
Le raisonnement séduisait par sa simplicité. Un pulsar est une horloge cosmique dont la période de rotation ralentit avec une régularité suffisamment précise pour être reconstruite des millénaires plus tard. Si une intelligence voulait laisser une signature indépendante de toute langue, elle n'aurait guère trouvé mieux.
Son propre battement suffit à dire quand on l'a regardé, murmura Elena.
Trapèze_Rouge y voyait l'inverse de la plaque de Pioneer. Non pas un message envoyé vers le ciel pour dire d'où venait la Terre, mais un message laissé sur Terre pour indiquer d'où venaient ses auteurs.
L'idée avait quelque chose d'absurde. C'était précisément ce qui lui donnait envie de la démonter.
Elena avait d'abord traité l'hypothèse comme un exercice, elle avait eu envie de voir les nouveaux relevés satellitaires.
Le forum amateur qu’elle suivait lui avait donné l’alibi d’observer ce qu’elle allait se faire un plaisir de réfuter lors d’une prochaine soirée entre amis.
Elle avait pris les quatorze centres radiaux les mieux documentés du plateau, mesuré leurs rayons un par un, leurs azimuts, leurs longueurs et leurs largeurs, avec la même patience ennuyée qu'elle aurait mise à corriger des copies.
Le premier centre, celui qu'on appelle localement le Centre du Condor, comptait vingt-deux rayons. Elle en tira vingt-deux azimuts et vingt-deux rapports longueur-largeur qu'elle compara à la base de données de pulsars connus, projetée à rebours jusqu'à l'an 500.
Trois correspondances apparurent, dont une, sur le pulsar PSR B0950+08, avec un écart de moins de zéro virgule trois degré.
Ça la fit sourire.
Elle recommença sur le deuxième centre, en se disant qu'une coïncidence isolée montrait toujours le bout de son nez à qui l’attendait.
Le deuxième centre en fournit cinq. Le troisième, huit.
Au treizième centre, elle avait cessé de chercher des raisons de douter et commença, avec sa prudence de chercheuse qui craignait d'avoir raison, à chercher des raisons de se tromper elle-même.
Elle refit tous les calculs depuis le début, changea de logiciel et fit valider les positions de pulsars par Omar. Son collègue astrophysicien était un crac absolu pour ce genre de corrélations. Il allait plier le sujet s’il devait l’être.
Il lui demanda pourquoi, elle lui répondit qu’elle voulait vérifier un vieux jeu de données pour un article sans intérêt.
- Tu veux que je fasse ça juste pour une vérif ? dit Omar.
- …Et un dîner au Relais des Dalles, dit-elle.
- Va pour le Relais, soupira Omar.
Et quand tu le sentiras, tu me diras vraiment pour quoi je bosse, là, compléta-t-il.
Les correspondances tinrent bon.
Ce fut en préparant la publication sous la forme d’un simple billet, prudent, qu'elle commit l'erreur, ou la découverte, selon la manière dont on choisirait plus tard de la qualifier.
Partant du principe que la carte datait de l'événement qu'elle décrivait, Elena avait projeté les pulsars à rebours, jusqu'à l'époque nazca. Ce devait représenter le moment où quelqu'un, ici, avait observé ce ciel et en avait consigné la mesure. C'était, du moins, la lecture de Trapèze_Rouge, et elle le suivait sur ce point.
Elle voulut vérifier ce que donnerait la même carte projetée non pas vers le passé, mais vers l’avenir. En tenant compte du taux de ralentissement propre à chaque pulsar, dans le sens inverse du temps, elle s’appliqua avec rigueur à formuler un résultat comparable à ce qu’elle avait fait dans le sens habituel.
Juste pour vérifier, car le résultat aurait dû être absurde, confirmant que la carte n’avait de sens que dans la lecture du passé.
Après tout, elle étudiait les traces d’un peuple ancien qui avait consigné son ciel.
Point final.
Le résultat ne fut pas absurde.
Les périodes de rotation encodées dans les rapports longueur-largeur des vingt-deux rayons du Centre du Condor ne correspondaient à aucune valeur connue entre l'an 200 et l'an 700.
Elles correspondaient aux valeurs que ces mêmes pulsars présenteraient dans le futur.
Plus précisément, dans une fenêtre de quatre mois à compter du jour où elle effectuait le calcul.
Elle resta longtemps devant l'écran, persuadée d'avoir inversé une variable ou laissé passer une erreur grossière. Elle reprit chaque étape à la main, changea de logiciel, ressortit sa vieille HP graphique, puis envoya les données à Omar. Deux jours plus tard, il retrouva les mêmes résultats.
L'erreur ne se trouvait nulle part. Le calcul tenait.
Ce n'était donc pas une origine que la carte encodait. Ce n'était pas non plus, à proprement parler, un horodatage qui disait nous sommes passés ici en l'an 500, voici le ciel que nous avons vu.
C'était un rendez-vous.
Elena essaya, les jours suivants, de convaincre Omar de reprendre les calculs de son côté, sans lui révéler d'où venaient les valeurs initiales et en lui présentant la chose comme un problème purement académique de projection de spin-down sur plusieurs siècles.
- T’es sérieuse là ? Tu vas encore me proposer un resto et me baratiner avec ton histoire de vieilles données ? Je marche si tu me dis, ok ? râla-t-il.
Elle lui expliqua, certainement rouge de honte et prête à accueillir ses railleries.
Omar s’y mit d’emblée.
Il retrouva la même fenêtre de quatre mois, à quelques jours près.
- Tu peux direct acheter le restaurant Elena, dit-il simplement en reculant sa chaise et en la fixant.
Que fait-on maintenant ?
- Surtout, on ne fait rien, Omar.
Elle passa la semaine suivante à chercher ce que d'autres, avant elle, avaient pu comprendre de la même approche sans oser le formuler. Elle retrouva, sur le forum où tout avait commencé, les derniers messages de Trapèze_Rouge, datés de plusieurs mois plus tôt.
Je crois que je me suis trompé de sens de lecture. Je ne sais pas comment vérifier ça proprement, je n'ai pas les outils. Si quelqu'un de compétent tombe sur ce fil, qu'il regarde dans l'autre sens.
Le compte n'avait plus posté depuis. Aucun message de suivi, aucune réponse aux questions qu'on lui avait adressées dans les semaines suivantes. Elena essaya de le contacter en message privé, sans réponse, puis chercha, avec une insistance qui la surprit elle-même, la moindre trace de cette personne ailleurs sur internet.
Trapèze_Rouge avait disparu.
Elena prépara un papier pour le serveur de prépublication, en présentant les faits avec la sécheresse qu'elle jugeait la seule attitude tenable. Correspondances géométriques, méthode de projection, résultats, elle présenta ses observations sans aucune conclusion sur ce que cela impliquait.
Elle savait qu'un tel texte, publié sans interprétation, susciterait davantage de questions que d'explications, et c'était précisément ce qu'elle recherchait.
Tu joues gros, lui avait dit Omar. Change au moins ton nom.
Elle ne le fit pas.
Le comité de lecture mit six semaines à répondre. Le rapport, prudent, ne contestait pas les calculs. Au contraire, il notait leur rigueur mais s'interrogeait sur la pertinence de publier une hypothèse d'une telle nature sans cadre théorique susceptible de l'expliquer. On lui suggérait de retirer toute mention de datation future et de présenter le travail comme une simple curiosité statistique.
Elle refusa la modification. L'article resta en suspens, ni accepté ni rejeté.
Il restait onze semaines.
Omar obtint un prétexte pour quitter temporairement l'école doctorale et s'installa dans le bureau voisin. Chaque matin, ils confrontaient les nouvelles mesures publiques des principaux pulsars à leurs projections. Rien ne déviait, les étoiles mortes continuaient de ralentir avec l'indifférence mécanique qui faisait leur valeur d'horloge.
Certains soirs, Elena montait sur la terrasse de son immeuble. Elle savait qu'elle n'y verrait rien. Aucun des pulsars concernés n'était visible à l'œil nu. Pourtant elle regardait le ciel, moins pour y chercher un signe que pour ressentir cette étrange attente d’une date qui, pour le reste du monde, n'existait pas.
Elle reçut, six semaines avant l'échéance, un message d'un compte nouvellement ouvert depuis le forum d’ufologie. Aucun historique de discussion, l’auteur n’avait jamais publié.
Vous avez trouvé la même chose que moi. Je le vois à votre article. Je ne suis pas Trapèze_Rouge, si c'est ce que vous pensez, mais je connaissais quelqu'un qui l'était.
Cette personne a arrêté de répondre à ses proches à peu près à l'époque où elle a compris dans quel sens il fallait lire la carte.
Je ne vous dis pas cela pour vous inquiéter.
Je vous le dis parce que quelqu'un devrait le savoir, au cas où.
Elle ne répondit pas et ne reçut aucun autre message de ce compte.
A trois semaines de la date reste, pour Elena et Omar, une certitude.
Celle calculée à la seconde près depuis mille cinq cents ans, qu’un être, quelque part, sait précisément quand il lira ces lignes.
