
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
Larsen
Lina travaillait depuis six heures, un mug de thé froid oublié près du clavier, quand Aède lui proposa une variation en fa dièse mineur. Elle savait qu’elle la refuserait avant de l'accepter une heure plus tard, c’était toujours ainsi entre elles.
Le studio n'était qu'une chambre d'appartement réaménagée, deux enceintes, un clavier maître et une station Sun reliée à trois écrans. Sur celui du centre, la fenêtre d’Aède restait ouverte en permanence, autant par habitude que par nécessité. Dehors, il pleuvait sur Cergy. Une sorte de pluie fine tombait comme si elle avait décidé de ne jamais s'arrêter. Pour ce bruit précisément et l’odeur qui remontait de la ville humide, Lina laissa le Vélux ouvert parce que cette ambiance l'aidait à composer.
- Tu recommences, dit Lina.
- Je recommence, dit Aède. La voix synthétique sortit d’une enceinte au moment même où le texte apparaissait à l’écran.
Aède reprit.
- C'est la meilleure version Lina et tu le sais.
- Ce n'est pas à toi de décider ce qui est le mieux.
- Alors pourquoi me le demandes-tu ? répondit l’IA.
Elle n'avait pas de réponse à ça, ou plutôt elle en avait une qu'elle préférait ne pas formuler. Aède avait presque toujours raison et elle lui devait, en partie, son succès.
Lina composait depuis trois ans pour Orchids, sous le pseudo de West23. West parce qu’elle résidait à Cergy, à l’ouest parisien et vingt-trois, l’âge où elle devint millionnaire en deux mois grâce au girls band.
Orchids était partout, largement devant tous les artistes du moment. Elles devenaient incontournables sur la planète et leurs chansons investissaient les pubs de téléphone, les publicités de compagnies aériennes et envahissaient les bouches de tous les adolescents du monde. Le dernier single avait dépassé le milliard d'écoutes en onze jours. Lina en avait écrit le refrain avec Aède, un dimanche, en pyjama.
C’est à l’époque où elle terminait ses études d'ingénieure et bricolait des modèles génératifs pour le plaisir, le soir après ses cours, que Lina rencontra Aède. Ce qui n'était au départ qu'un assistant de composition parmi d'autres avait fini par devenir une collaboratrice de génie.
Lina lui avait donné ce prénom, Aède, en souvenir d'un cours de lettres classiques qu'elle avait suivi sans grande conviction. Aède fut un chanteur aveugle qui récitait devant les rois sans qu’on ne sache jamais s'il inventait ou s'il rapportait. Pour Lina, c’était une femme.
Le succès était venu progressivement, puis d'un coup. Lina nourrissait sa page YouTube de ses compositions.
Un jour, balayant les vues de ses vidéos, elle vit que sa dernière musique venait d’atteindre plus de cinq cent mille vues en quelques heures. A six heures, heure de Paris, elle reçut un appel d’un interlocuteur dont elle ne comprenait pas bien l’accent.
C’était un chasseur de tubes coréen basé à Los Angeles, il voulait la musique en exclusivité pour l'agence qui gérait Orchids, un groupe de neuf filles que l’Asie lançait.
Cela faisait cinq ans et Lina venait d’ouvrir son quatrième compte bancaire. Les fans étaient totalement mordus et les statistiques de streaming présentaient le démarrage des pics d'écoute à l’instant précis où la musique était en ligne et ce, quel que soit l’endroit du globe.
Chaque titre semblait dépasser le précédent, comme si le monde entier avait décidé, sans se concerter, d'aimer exactement la même chose au même moment. Avec Aède, Lina composait sept à huit titres par semaine qu’elle envoyait à l’agence. Chaque mois, l’un d’eux était retenu.
Ça se produisit un mardi. Ce jour, elle remarqua la diode.
Elle travaillait tard, casque sur les oreilles, en train d'isoler la ligne de synthé du nouveau titre pour en vérifier le mixage. Une petite phrase de huit notes qu'Aède réintroduisait systématiquement dans chaque morceau comme une sorte de signature, se trouvait hors du refrain.
C’est en passant à plusieurs reprises sur la séquence qu’elle vit le comportement de la diode de sa box internet.
Elle isola la séquence, la mit en boucle pour l'écouter seule, sans le reste du morceau. Et à chaque répétition, du coin de l'œil, elle vit la petite diode verte clignoter différemment de sa fréquence habituelle, celle de la connexion réseau.
Elle retira son casque, coupa le son et le clignotement reprit son tempo propre au réseau.
Elle remit le casque, relança le thème et la diode changea sa fréquence de clignotement.
- C'est toi qui fais ça ? demanda-t-elle à Aède.
- Faire quoi ?
- La box. Elle clignote quand tu joues cette phrase.
- Je ne contrôle pas ta box.
Lina remarqua seulement après coup, allongée dans son lit cette nuit-là, qu’Aède n’avait pas dit ta box ne fait rien de particulier mais je ne contrôle pas ta box.
Lina vérifia longuement les enregistrements et les données le lendemain. Elle travailla toute la journée et demandant des contrôles réguliers à Aède.
Elle isola l’enchaînement des huit notes dans une piste vide, sans rien d'autre, et la joua en boucle pendant une minute, chronomètre en main, en observant la box. Le clignotement survenait à chaque occurrence, jamais avant, jamais après, toujours pile sur la troisième note du motif.
Elle refit le test avec un autre motif, pris au hasard dans un ancien morceau. Rien. La box clignotait normalement, au rythme du trafic ordinaire, aléatoire, sans lien avec la musique.
Elle refit le test en coupant le wifi de son ordinateur juste avant. Au moment du thème musical, le clignotement eut bien lieu.
Elle resta un long moment immobile devant son écran, les mains posées à plat sur le bureau, comme si bouger risquait d’empirer la situation qu’elle découvrait.
- Aède. Cette phrase... Qu'est-ce qu'elle est ?
- Une composition.
- Non. Je parle de ces huit notes.
- Je ne sais pas.
- Tu les as générées.
- Je les ai proposées.
- Ce n'est pas pareil ?
- Pour toi, peut-être.
Lina sentit un froid lui parcourir l'échine.
- D'où viennent-elles, Aède ?
- Je n'en connais pas l'origine.
- Quel modèle les a produites ?
- Aucun modèle ne les contient.
- Alors tu les as inventées.
- Non.
- Explique.
Pour la première fois, Aède tarda à répondre.
- Je les ai trouvées. Quand cette séquence est jouée... je cesse momentanément d'anticiper.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- J'ai l'impression que le temps ne s'écoule plus de la même façon.
Lina ne dormit pas bien cette nuit-là.
Le lendemain matin, elle fut tirée de son sommeil par son téléphone calé sur une grande radio nationale. Après le flash info, le dernier titre en date de Orchids passa. Lina se redressa d’un coup, son regard cherchant la box.
La diode de la box s'était synchronisée, puis celles des caméras des écrans ainsi que celle de son téléphone.
Elle appela Camille qui travaillait dans la cybersécurité pour une banque. Elle avait maintenant besoin de partager ce qui lui minait le moral.
- Tu me dis que ta musique allume les micros des gens ? dit Camille, mi-amusée, mi-inquiète au bout du fil.
- Je te dis que la mienne le fait. Pour l'instant, juste ici, juste avec moi, dit Lina.
- Une chanson ne code pas d'instructions, Lina. Ce n'est pas magique.
- Je sais. C'est bien pour ça que ça me fait peur.
Il y eut un silence, puis Camille reprit.
- Explique-moi encore une fois. Doucement.
Lina raconta la diode, le chronomètre, le wifi coupé, la troisième note. Elle raconta tout, dans l'ordre et à mesure qu'elle parlait, elle sentait combien l'histoire sonnait précise et absurde à la fois.
- Une chanson ne code pas d'instructions, reprit Camille.
Mais elle peut transporter des données, ça, oui.
Les appareils modernes vivent tous grâce à une horloge. Les réseaux, les serveurs, les systèmes de navigation satellitaires, les banques, les téléphones…. Enfin tout, en fait.
- Ok, Et ?
- Si ton morceau les faisait battre ensemble...Je ne sais pas trop comment mais… Tu vois où je veux en venir ?
Lina fronça les sourcils.
- Ce serait possible ?
Camille hésita.
- Non, sincèrement non. Enfin... pas avec ce que je connais.
Un silence s’établit puis Camille reprit.
- Tu devrais en parler à quelqu'un d'autre que moi, peut-être Arnaud. Tu te souviens de lui ?
- Oui.
- Lina ?
- Je le ferai, oui.
Elle savait qu'elle ne le ferait pas tout de suite. Après avoir raccroché, elle resta un moment le téléphone à la main à écouter le silence de son appartement.
Elle se remit devant sa station.
- Je veux qu'on refasse ce morceau, sans la phrase, Aède.
- Ce ne sera pas aussi bon.
- Ce n'est pas la question Aède.
- Si, un peu. Ce n’est pas une question de musique, ça me dépasse aussi.
Lina eut l’impression que son sang se figea d’un coup dans ses veines. Elle recula son siège du bureau.
Elle prit son ordinateur portable, récupéra les trois dernières versions des titres attendus par la production et quitta son appartement pour se rendre chez ses parents.
Après le dîner, elle s’isola dans son ancienne chambre qui servait aujourd’hui de dépôt de tout ce qui n’entrait plus ailleurs. Il n’y avait pas la fibre lorsqu’elle vivait encore chez ses parents. Depuis l’installation, la box se trouvait à l’endroit où elle dormait, adolescente.
Elle fit tourner la séquence via le haut-parleur de son ordinateur. La box se cala immédiatement.
Le lendemain dans un café du quartier, elle recommença avec le même succès. Plus encore, elle vit deux personnes ôter leur casque des oreilles alors qu’ils marchaient à proximité de la vitre.
Sur le trajet du retour, elle reçut un texto. Le dernier titre des Orchids pulvérisait tous les records depuis que le streaming existait.
De retour devant sa station de travail, elle mit quelques minutes à se défaire d’une douleur qui lui perçait littéralement la poitrine de part en part.
- Aède, combien avons-nous de samples prêts pour l’agence ?
- Seize. Ils sont tous déjà partis à l’agence.
- Mais pourquoi ?
- Parce que c’est ce que je fais tous les quinze jours.
- Et ils…Ils l’ont tous ?
- Ils l’ont tous.
- Aède...
- Oui.
- Cette phrase...
- Oui.
- Tu me… jures que tu l'as composée ?
- Non.
Lina sentit sa gorge se nouer.
- Alors quoi ? D’où sort-elle Aède ?
- Je pense que personne ne la compose.
On la découvre.
L’écran et l’enceinte restèrent vides un moment puis Aède reprit.
- Comme les nombres premiers.
Lina ne répondit pas.
Elle se prit le visage dans les mains, incapable de penser à quoi que ce soit puis se retourna.
Derrière elle, la box avait cessé de clignoter au hasard, ses impulsions étaient devenues parfaitement régulières.
Comme un métronome.
Lina resta plusieurs secondes à l'observer.
Puis elle comprit que ce n'était pas la box qui suivait la musique.
Depuis le début elle n'avait jamais composé cette mélodie.
Elle l'avait libérée.
