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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Le reçu

Je ne jette jamais les reçus immédiatement, c'est sans doute un héritage de mes parents.

 

Pourtant je ne tiens pas de budget et ne conserve pas les justificatifs pour effectuer un rapprochement de compte périodique. Non, c'est un rituel qui se termine invariablement par la mise à la poubelle, lorsque je considère que ces papiers traînent depuis trop longtemps pliés dans mon portefeuille.

 

À la sortie de magasin, je les mets d'abord dans la poche gauche de ma veste. En rentrant, je les plie consciencieusement et les range alors dans mon portefeuille. C'est seulement le lendemain matin, avant de commencer une nouvelle journée, que je les regarde avant de les mettre à la poubelle.

 

C'est ce rituel qui me permit de voir.

 

Nous étions un mardi de novembre. Après m'être rasé, je montai choisir ma tenue pour aller au bureau. De ma veste, je sortis les trois reçus de la veille que je m'apprêtai à plier. Un café pris en sortant du métro, un sandwich à midi, le supermarché du soir pour du pain et du lait.

 

Ce dernier indiquait dix-neuf heures quarante-deux.

 

Parmi les articles listés, entre le pain de campagne et le litre de lait demi-écrémé, une ligne :

Bougies parfumées cire naturelle vanille cannelle x6, 180g — 12,90 €

 

Je n'avais pas acheté de bougies.

 

Je repris mentalement la scène. Non, il n'y avait personne après moi à la caisse et, de façon certaine, aucune bougie n'avait été oubliée par quelqu'un avant moi. De surcroît, je détestais les bougies. Elles me rappelaient les enterrements. Je n'en avais même pas chez moi.

 

Le total sur le reçu indiquait vingt-deux euros dix. Sans la bougie, l'addition du pain et du lait donnait exactement ce chiffre.

 

La bougie était listée mais non comptée.

 

Je relus la ligne. Puis une deuxième fois.

 

Je pliai le reçu et le rangeai dans mon portefeuille.

 

Le mercredi matin, je fis plus vite car j'étais passé la veille à la station-service. Ce type de ticket aurait dû, depuis bien longtemps, sortir du rituel.

 

Station-service. Plein d'essence, soixante-huit euros.

 

Puis :

Roses rouges x5 — 14,50 €

 

Je retournai le reçu. Le verso était vierge, typique de ce papier thermique légèrement lustré des tickets de caisse, absolument ordinaire.

 

Je pensai à la bougie. Pour la seconde fois, je ne jetai pas le reçu et le posai à côté de l'autre.

 

Le soir, il y avait cinq roses sur la table de la cuisine, dans un papier brun, une étiquette blanche sans nom ni prix. Je ne me souvins pas être sorti pour les acheter. Je ne me souvins pas non plus du contraire.

 

Je les laissai là. Le lendemain matin, elles avaient commencé à faner.

 

Le samedi suivant, entre une boîte d'œufs et un paquet de café moulu, une ligne que je ne compris pas tout de suite :

Pendule de Newton — bureau, acier inoxydable — 22,00€

 

Je n'avais jamais possédé de bureau assez dégagé pour ce genre de bibelot. Pourtant tout était là entre l'article, le prix, la caisse et l’heure, dix-neuf heures dix.

 

Ce soir-là, je fis le tour de l'appartement pièce par pièce, lentement. Je le trouvai sur l'étagère du salon, entre deux livres que je n'ouvrais jamais. Cinq boules suspendues, immobiles.

 

Je ne me souvenais de rien, pas même de l'avoir vu arriver.

 

Je passai la main au-dessus, sans réellement le toucher. Ce n'est qu'en éteignant la lumière du salon, avant d'aller me coucher, que je lui donnai une pichenette du doigt. Le cliquetis me suivit dans le couloir.

 

Je pris l'habitude, chaque soir en rentrant, de m'arrêter une seconde devant lui. Je ne sais pas ce que j'espérais y voir.

 

Un mardi, entre un yaourt nature et une pomme verte :

Dictionnaire étymologique latin — édition reliée — 38,00€

 

J'appelai le bureau pour informer de mon retard et pris le métro pour me rendre chez Gibert.

— Vous avez des dictionnaires étymologiques pour le latin ? dis-je à la première personne que je vis ranger un rayon.

     … Et bonjour, d'abord, rajoutai-je bien trop tard.

 

La dame me dévisagea une fraction de seconde avant de me guider vers le fond de la boutique. Elle en sortit un d'une étagère haute. Il était relié, couverture bordeaux, tranche dorée.

 

— Trente-huit euros, dit-elle simplement.

 

Je payai en liquide en précisant que je ne voulais pas de reçu.

 

Le dictionnaire resta plusieurs jours sur la table du salon. Je ne l'ouvris pas, mais chaque fois que je passais devant lui, je ralentissais pour lui accorder un temps de regard.

 

Un jeudi, entre une baguette tradition et un paquet de café moulu :

Kit de premiers secours automobile — trousse complète — 34,90€

 

Je n'avais plus de voiture depuis trois ans. Marc, du service comptabilité, prenait la sienne chaque vendredi pour rejoindre ses parents en Normandie. Je le croisai à la machine à café et lui demandai, sans grande conviction, s'il comptait encore partir ce week-end.

 

— Bien sûr, pourquoi ?

Je ne sus pas quoi répondre d'intelligent. Je dis quelque chose sur les routes glissantes en cette saison, sur des prévisions météo que je n'avais pas consultées. Il rit et retourna à son bureau.

Le lundi, il portait un bras en écharpe, sortie de route vendredi soir sur une plaque de verglas.

— Rien de grave, plus de peur que de mal, dit-il.

Marc ne se souvenait pas de notre conversation à la machine à café.

 

Moi si.

 

Le kit de premiers secours rejoignit le reste, son reçu posé avec les autres. Je n'y repensai plus ou j'essayai, du moins.

 

Alors que mon frère vint me rendre visite un dimanche, je décidai de tout lui expliquer.

 

Il regarda longuement les objets, fit le tour de la maison, essaya de trouver une sorte de logique à tout cela tout en se demandant, et je le voyais bien, si son grand-frère n'était pas en train de devenir complètement cinglé.

 

— Tu fais une sorte de collection, en somme ?

— Non.

— Alors quoi ?

— Des achats divers.

— Mais avec quelle logique ? Quel est le rapport entre le pendule et ce dico là... ? J'avoue que j'ignorais jusqu'à son existence.

 

Il prit le livre, le feuilleta sans le lire, le reposa.

 

Il me regarda avec une expression d'inquiétude à peine dissimulée. On déjeuna, on parla d'autre chose, mais une partie de lui me sondait en permanence. Une fois, en réponse à une question anodine sur son travail, il mit une seconde de trop à répondre, comme si les mots s'étaient égarés en chemin. Il se frotta le bras gauche, dit que c'était une chute au tennis la semaine passée, et changea de sujet.

 

Avant de partir, il resta quelques secondes dans l'entrée.

— Tu sais, dit-il, je ne suis jamais tombé au tennis.

 

Je le regardai.

— Quoi ?

 

Il fronça les sourcils.

— Rien.

 

Puis il ouvrit la porte.

— Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose, dit-il avant qu'elle ne se referme.

 

Je restai seul dans l'entrée. Je ne savais plus lequel de nous deux venait de mentir.

 

Je fis quelques tests préconisés pour rechercher d'éventuelles traces d'AVC. Les tutos étaient bien faits. À plusieurs reprises, je prononçai anticonstitutionnellement tout en faisant des moulinets des bras et des montées de genoux, seul dans le salon, guettant un signe… un mot qui se dérobe, un bras qui ne répond plus.

Je ne me suis demandé qu'après si mon frère, en partant, s'était arrêté un instant près de sa voiture pour lever les yeux vers ma fenêtre.

 

Ce matin, un seul reçu.

 

Celui d’une pharmacie, daté d'hier à seize heures au niveau, dans un arrondissement que je ne fréquentais jamais.

 

Un seul article :

Carnet de deuil — accompagnement des proches — 8,50€

 

Je posai le reçu sur le bord du lavabo et me regardai dans le miroir un long moment. Personne de malade ne me vint à l’esprit et surtout, quelle forme pouvait bien prendre un carnet de deuil ?

C’est alors que mon téléphone vibra contre la céramique. Ma belle-sœur. Huit heures du matin, ce n'était jamais bon signe.

 

Elle articulait mal, répétait… hôpital…ce matin… le bras gauche qui ne répondait plus…Mais ça allait mieux… Apparemment…

Je regardai le reçu pendant qu’elle parlait. Seize heures, la veille. Le carnet savait déjà, avant même que l'accident n'ait eu lieu.

 

Je mis mon manteau, pris mes clés, et sortis pour me rendre dans une pharmacie.

 

En descendant l'escalier, je vérifiai le reçu une dernière fois. Le carnet de deuil était compté.

© 2025 - @Michael Camardese

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