
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
Le second Mémoire
On m'avait choisi pour la sûreté de ma main, rien de plus. Le curé de Mende avait vanté ma plume auprès de l'intendant, qui cherchait un clerc capable de coucher sur le papier, sans fautes et sans effroi apparent, les dépositions des survivants.
J'avais vingt-trois ans et pensais qu'on m'employait à consigner des faits.
C'était l'été 1765. Le roi, informé que ses dragons ne suffisaient pas à mater une simple bête, avait dépêché depuis Versailles un porte-arquebuse de sa maison, un certain Antoine, chargé d'en finir. On me demanda de préparer le Mémoire qui accompagnerait sa venue. Je devais rassembler tout ce qui se disait dans les paroisses du Gévaudan sur l'animal, en tirer une description unique, arrêtée, que l'on pourrait remettre au chasseur du roi comme on dresse le portrait d’un fugitif recherché.
Je pris mon office au sérieux. Je parcourus douze paroisses en six semaines, à cheval puis à pied quand les chemins devenaient trop mauvais. Un cahier relié de toile sous le bras, une écritoire de voyage à la ceinture, j'écrivais ce qu'on me disait, mot pour mot avec la date, le lieu, le nom du témoin quand il consentait à le donner.
Ce que je n'avais pas prévu, c'est qu'aucune de ces descriptions ne s'accorderait avec une autre.
La veuve Chastel, à Saugues, dont la fille avait été emportée en mai, décrivit une bête au poitrail roux, aux yeux mouillés comme ceux d’un homme qui ment. Elle insista sur ce détail, les yeux, longuement, avec une amertume qui semblait moins viser l'animal qu'un ancien compagnon dont elle ne prononça jamais le nom. Je devinai, au fil de l'entretien, qu'il s'agissait du père de l'enfant parti chercher fortune à Lyon l'année précédente et jamais revenu.
Le braconnier Mazel, lui, avait tiré sur la bête sans la tuer. C’était près des Estrets. Il la décrivit basse sur pattes, rusée et capable de comprendre le sens d'un piège afin de le contourner. Il en parla avec une sorte d'admiration inquiète qu'un chasseur porte à un gibier plus habile que lui.
L'abbé de Vaux, qui n'avait rien vu de ses yeux mais recueillait les mourants, rapporta — d'après ce que les mourants eux-mêmes lui avaient rapporté avant de s'éteindre — une gueule qui rappelait celle du bouc que l'on peint dans les manuscrits pour figurer le Malin. Aucun des autres témoins n'avait mentionné de corne ni de sabot. Lui seul y revenait, trois fois, dans notre entretien.
Je notais tout cela avec la conscience professionnelle d'un clerc, en me disant pourtant que la peur brouille l'œil et que la mémoire la plus honnête ne l’est que peu.
J'avais appris, quelques années auparavant, combien un souvenir mal assuré pouvait se transformer avec le temps.
Depuis la disparition de ma sœur, je savais qu'un même événement pouvait laisser derrière lui plusieurs souvenirs incompatibles, tous racontés avec la même certitude. Je m'étais juré, dans mon métier, de ne jamais confondre ce que l'on croit avec ce qui fut.
C'est ce que j'écrivis dans le rapport préliminaire que je remis à l'intendant… Les témoignages divergent en raison des circonstances de terreur dans lesquelles ils ont été recueillis.
L'intendant me renvoya sur le terrain avec l'ordre de trancher. Je tentai pourtant de résister. Je proposai que le Mémoire présentât plusieurs descriptions côte à côte, avec leurs contradictions. L'intendant referma mon cahier du plat de la main.
Un roi ne poursuit pas quatre bêtes à la fois, dit-il.
Je compris alors qu'on n'attendait pas de moi la vérité mais une vérité. Antoine de la maison du roi arriverait en septembre et il fallait qu'il sût quoi chercher.
C'est en tranchant, précisément, que le doute m'est venu.
J'avais rapporté de mes voyages précédents une gravure, commandée par l'intendant lui-même à un dessinateur de Mende d'après les trois dépositions qui lui semblaient les plus fiables. La gravure représentait une bête au corps de loup, à la tête allongée, aux oreilles courtes et à la queue touffue terminée d'une sorte de plumet noir. On la fit circuler dans les paroisses en juillet, placardée sur les portes d'église, pour que chacun sût reconnaître l'ennemi.
Les attaques d'août, dans les paroisses où la gravure avait circulé, commencèrent à ressembler à la gravure.
Je m'en rendis compte par hasard, en relisant mon cahier dans l'ordre chronologique plutôt que par paroisse. Avant juillet, les descriptions divergeaient sans logique apparente. Après juillet, dans les villages qui avaient vu l'affiche, les nouvelles victimes décrivaient un animal qui se rapprochait, attaque après attaque, du dessin du clerc de Mende. Les oreilles courtes… La queue touffue…. Le plumet noir…
Trois témoins successifs, à quinze lieues de distance, mentionnèrent la bête dans les mêmes termes alors qu'ils ne pouvaient pas s'être concertés.
Je me dis que la gravure elle-même suffisait à expliquer la chose. Rien que de très ordinaire dans le fonctionnement d'une mémoire apeurée et j'écrivis cela, encore, dans mon rapport de fin août.
L'intendant s'en satisfit.
Ce qui m'arrêta, ce fut le cas de la petite paroisse de Nozeyrolles, que la gravure n'avait pas atteinte. L'affiche s'y était perdue ou n'avait jamais été livrée.
Le 2 septembre, un berger survécut deux jours avant de mourir des plaies de l’attaque. Ce fut assez pour qu’il soit questionné par le curé du lieu qui recueillit sa déposition et me la fit porter.
Le berger y décrivit un animal aux oreilles courtes, à la queue touffue terminée d'un plumet noir.
Je ne sus qu'en penser sur le moment, mais décidai, à partir de cette date, à tenir deux cahiers plutôt qu'un. Il y aurait celui que je remettais à l'intendant et celui que je gardais pour moi. Dans ce dernier, je notais ce que je ne pouvais pas encore formuler sans craindre pour ma raison.
Je retrouvai, quelques jours plus tard, la déposition d'un charbonnier des hauteurs de Chanaleilles. Lui parlait encore d'un animal au poitrail roux et aux yeux humides, sans queue noire ni oreilles courtes. Je relus son témoignage trois fois avant de le ranger parmi les exceptions, faute de savoir où le placer autrement.
Un village que la gravure n'avait jamais visité venait de me rapporter, mot pour mot, le dessin que nous avions fait circuler ailleurs.
Je me surpris à penser qu'un récit pouvait devancer ce qu'il devait seulement rapporter.
Dans le second carnet je consignai que chaque fois qu'une description se figeait par la gravure ou la rumeur, l'animal semblait s'y conformer dans les semaines suivantes. Non pas qu'il devînt cet animal-là dans l'absolu, mais ce que les survivants racontaient ressemblait, de plus en plus, à ce que la région entière avait fini par croire voir.
Antoine de la maison du roi tua sa bête en septembre, un loup de belle taille qu'on empailla et qu'on montra à la cour comme la fin du fléau. Les descriptions qui accompagnèrent l'annonce insistèrent sur sa mâchoire puissante, ses yeux petits et rapprochés, la couleur cendrée de son pelage.
Les attaques reprirent en octobre, à quarante lieues de là, dans des paroisses où l'on n'avait encore jamais rien vu. Les nouveaux témoins décrivirent une mâchoire puissante… des yeux petits et rapprochés…un pelage cendré.
Je demandai, cette fois, à être déchargé du Mémoire. L'intendant crut à de la fatigue, m'accorda quinze jours, me recommanda le repos et l'air de mon village natal dans les basses terres où l'on n'avait jamais entendu parler de la bête.
Depuis la mort de ma sœur cadette, je n'y étais pas retourné.
Je repris la route vers mon village, non pour le repos qu'on m'avait ordonné, mais parce qu'une paroisse voisine, Salvanet, venait de signaler une attaque. Ce fut la première recensée si loin au sud et je voulais, une dernière fois, vérifier moi-même ce qu'on y racontait.
J'arrivai de nuit, la déposition n'étant pas encore couchée sur le papier. La victime était un jeune berger qui se reposait chez le curé du lieu.
Trop faible depuis l’attaque, il n’était pas en mesure de bouger pour le moment.
Je logeai à l'auberge, incapable de dormir, et je sortis avant l'aube marcher le long du Lot.
L'eau, à cet endroit, faisait un coude que je reconnus sans le vouloir. C'était là, précisément, qu'on avait dit ma sœur emportée. Je retrouvai jusqu'à l'odeur des pierres mouillées et crus même entendre, un instant, le rire de ma sœur rebondir contre les berges.
Quelque chose bougea sur la rive opposée, dans les joncs, à la limite de ce que la nuit finissante laissait deviner.
Je n'écrirai pas ici ce que j'ai vu s'avancer vers l'eau, parce que je ne suis plus certain, à l'heure où je couche ces lignes, de ce que mes yeux ont réellement rencontré et de ce que six années de silence avaient, sans que je le sache, déjà dessiné à ma place.
Simplement, je sais que je n'ai pas eu peur, sur le moment, ce qui aurait dû m'alerter plus que tout le reste.
La chose me reconnut avant que je ne la reconnaisse.
Le premier Mémoire partit pour Versailles.
Celui-ci ne quitta jamais mon coffre.
