top of page

Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Le solde

À Pierremont, non loin de Marvejols, les compteurs brillaient sur les façades depuis si longtemps que plus personne ne les voyait réellement, à l’image des boîtes aux lettres ou des gouttières. Une plaque de cuivre, à hauteur d'épaule, à droite de la porte d'entrée présentait un cadran à trois chiffres et une aiguille fine qui descendait d'un cran chaque nuit, parfois deux, jamais plus de trois sauf accident ou grand âge.

 

On les installait à la naissance du premier enfant. C'était la loi, depuis la réforme de la Vitalité Partagée, votée à une majorité si écrasante que personne, aujourd'hui, ne se souvenait d'avoir voté contre.

 

Denis Lefèvre avait grandi avec le cadran de ses parents au-dessus de la porte de la cuisine, plus pratique jadis à consulter que celui de la façade, et il avait fait poser le sien au même endroit quand Camille était née.

Cent vingt, au départ.

On commence tous à cent vingt… Ce qu'on en fait ensuite, disait sa mère, ne regarde que soi. Sommeil, exercice physique, compléments alimentaires ou encore qualité de vie comme on disait à la Capitale, chacun gérait son compteur comme bon l’entendait.

 

Le sien affichait quarante et un, ce matin du Grand Tirage. Sa femme n'était plus là pour partager la moyenne du foyer, alors le compteur commun de la maison indiquait un chiffre qui ne représentait plus qu'eux deux, Camille et lui. Sa fille avait sept ans, la moyenne remontait un peu chaque année, ce qui n'était en rien réconfortant.

 

Le Grand Tirage avait lieu le premier samedi de juin, jour férié pour tout le monde y compris pour les écoliers. La mairie tendait des guirlandes bleues et or place de l'Hôtel-de-Ville dès le mercredi précédent. Un chapiteau pour la buvette, des stands de gaufres ou encore un podium avec grand écran, tout était fait pour que soit affiché, en temps réel, le classement des foyers de la commune du plus bas en haut.

 

Camille aimait cette journée plus encore que Noël. Entre les copains, la fanfare, les confettis, et la Distribution en fin d'après-midi, le village était en fête.

A son âge, elle ne comprenait que le faste. Les gens applaudissaient, on offrait des fleurs, quelqu'un pleurait de joie et une camionnette blanche venait chercher les honorés avec des gyrophares doux, presque des veilleuses.

 

— On sera premiers un jour ? demanda-t-elle à son père en tressant les brins d'une guirlande tombée par terre.

— J'espère bien que non, ma chérie, dit simplement Denis.

Il regretta aussitôt ces mots. Deux parents, un peu plus loin, s'étaient brièvement retournés vers lui avant de reprendre leur conversation. On ne disait pas ce genre de choses un jour de Tirage.

 

Camille avait fait la moue, comme chaque année, sans comprendre pourquoi son père se détachait tant de ce qui émerveillait tout le monde.

Mamie va certainement gagner cette année, lui avait dit son amie Adèle.

Elle espérait que ça leur arriverait un jour.

 

Sur la place, les voisins comparaient leurs chiffres avec une sorte de politesse un peu feinte et une humilité tout aussi mal interprétée. Madame Ferrand, cinquante-huit au compteur et remontée de six points depuis l'an dernier grâce à une cure de trois mois, en parlait comme d'un régime amaigrissant réussi. Monsieur Petiot, l'épicier, claironnait à quatre-vingt-douze. Tout en plastronnant il ne pouvait s'empêcher, chaque fois qu'il croisait une famille en dessous de vingt, de baisser la voix et de proposer une remise sur les fruits.

 

Les Berthier, eux, étaient à trois.

 

On le savait depuis mars. Affichés en tête du classement inversé sur l'écran de la mairie, ils jouissaient d’un traitement de faveur particulier comme des futurs mariés ou des centenaires. Le boulanger leur offrait le pain, le curé passait les voir chaque semaine et les enfants de la commune leur préparaient de petits cadeaux en pâte à sel qui leur seraient offerts à la prochaine fête trimestrielle de l’école.

 

Denis les connaissait de vue depuis toujours. Monsieur Berthier avait été instituteur, autrefois, dans l'école où Camille irait l'an prochain. Homme sec et digne il portait encore, durant l'été, une veste de laine trop chaude parce que sa femme trouvait qu'un instituteur ne sortait pas en chemise. Sa maison était la dernière avant le col.

Ce samedi, les Berthier marchaient bras dessus bras dessous, vers le podium, salués par une haie d'habitants qui applaudissaient bruyamment.

 

On nous a choisis, répétait Monsieur Berthier tout en marchant, avec une fierté tranquille. Sa femme souriait. Madame Berthier souriait toujours.

Autour d'eux, on enviait les Berthier avec une sincérité désarmante.

Le maire prit le micro à seize heures précises. Il fit le même discours que l'année précédente, presque mot pour mot… La Vitalité Partagée… Le sacrifice qui n'en est pas un puisqu'il profitait à tous…L'honneur d'être ceux par qui la commune continuait de tenir debout… La fierté régionale…

On écoutait autant qu’on regardait les Berthier, debouts sur l'estrade, main dans la main, souriant à l'objectif d'un photographe du journal local.

 

Camille tira la manche de son père.

— Papa, tu me diras un jour ils iront après où ?

— … Pas ils iront après où Camille… Où ils iront après…

— Oui… Où ils iront après, reprit Camille.

— Ils vont aller se reposer. Ils l'ont bien mérité après toute une vie à travailler.

Une question absurde lui traversa l'esprit : où vivaient donc tous ceux que l'on avait honorés les années précédentes ? Il la repoussa presque aussitôt. On ne se posait jamais ce genre de question.

Camille sembla satisfaite.

 

C'était la réponse qu'on donnait toujours, celle que la propre mère de Denis lui avait donnée, enfant, devant une estrade semblable, avec un couple différent et les mêmes guirlandes.

La phrase que le curé demandait aux mariés et futurs parents de transmettre, bientôt nous l’espérons tous, à leurs enfants à venir.

Elle suffisait à tout le monde depuis aussi longtemps que les compteurs étaient placés; elle suffirait à Camille, qui hocha la tête et retourna jouer avec ses amis.

 

La camionnette blanche s’avança sur la place à seize heures dix, comme chaque année, gyrophare bleu tournant sans bruit. Deux hommes en blouse claire en descendirent et commencèrent immédiatement par saluer les Berthier avec une déférence de maître d'hôtel. Ils les aidèrent à monter les trois marches du perron de l'Hôtel-de-Ville, afin de procéder à la cérémonie officielle. La foule applaudit plus fort encore, quelqu'un lança des pétales de rose depuis un balcon, tradition aussi ancienne que le comptage lui-même.

 

Les grandes portes de la mairie se refermèrent sur eux alors que la foule retourna aux festivités qui pouvaient, maintenant, prendre leur envol.

 

Denis avait toujours regardé ce protocole avec un mélange de soulagement et de honte dont il n'avait jamais cherché à comprendre les parts. Cette année, pour la première fois, il se surprit à observer plus attentivement la camionnette blanche, garée de biais, dont l'arrière restait ouvert.

 

Un troisième homme, qu'il n'avait pas remarqué les années précédentes, s'affairait près du hayon autour d'une cuve métallique, ronde, de la taille d'une baignoire et reliée par un tuyau souple à quelque chose à l'intérieur du bâtiment. La cuve, a priori pleine à l'arrivée se vidait lentement. Un liquide clair s'écoulait dans un réservoir sous le plancher du véhicule, avec un léger sifflement de pompe.

 

Sur l'écran géant de la mairie, le classement inversé continuait de s'afficher en direct, comme toujours pendant la Distribution alors qu’une animation que les enfants attendaient avec impatience faisait résonner sa musique d’introduction.

 

Les chiffres, un à un, se sont mis à grimper.

 

Madame Ferrand, cinquante-huit, passa à soixante. Monsieur Petiot, quatre-vingt-douze grimpa à quatre-vingt-quatorze. Les familles autour de la place se regardaient, souriaient, se félicitaient les unes les autres à voix haute, comme au décompte du Nouvel An.

 

Denis baissa les yeux vers son poignet gauche, où l'application municipale qu’il possédait sur sa montre connectée relayait la mise à jour de son cadran de cuivre.

Quarante et un.

Puis quarante-trois.

 

Il resta un instant à fixer les deux chiffres tout en sentant les muscles de son sternum se contracter. Autour de lui, les gens continuaient d'applaudir, de commenter la belle cérémonie et surtout, la dignité des Berthier, ce couple si uni jusqu'au bout.

 

Camille tira de nouveau sur la manche de son père, tout sourire, montrant du doigt le ciel où les premiers ballons venaient d’être lâchés, afin de saluer la conversion des honorés au moment précis où ils entraient dans leur repos.

 

— Regarde, papa, regarde !

 

Il regarda.

Camille ne sembla pas en attendre autre chose, occupée qu'elle était à compter les ballons, un chiffre après l'autre, avec la joie sans reste des enfants pour qui les nombres, encore, ne signifient jamais rien d'autre que des nombres.

 

Elle lui sourit à nouveau avant d’aller rejoindre Adèle à la pêche aux canards.

© 2025 - @Michael Camardese

    bottom of page