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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Mardi

Je ne me souviens plus exactement pourquoi ça s'est passé ainsi. Il est juste rentré un soir et m'a dit « je pars ». Dans mon souvenir, je me suis sentie glacée à l'intérieur, tellement que je n'ai pas réagi. J'ai eu l'impression que mes yeux s'écarquillaient toujours un peu plus en le voyant prendre deux ou trois affaires dans le placard de l'entrée pour les jeter dans son sac à dos. Il a laissé tout le reste, même ses vêtements dans la chambre et son blouson en jean qu'il portait depuis dix ans.

 

Il n'avait pas pris la peine d'enlever ses chaussures, m'a dit une nouvelle fois qu'il était désolé et j'ai entendu la porte claquer après lui.

 

J'aurais voulu hurler, dire ‘non’ mais rien n'est venu. Je me suis enfin retournée quand l'eau des pâtes s'est mise à déborder sur la plaque.

Je crois qu’ensuite je me suis effondrée au sol et j'ai pleuré. C'est à peu près tout ce qu'il me reste de ce moment.

 

Ça fait trois ans maintenant.

 

Mon frère m'a conseillé de prendre un chien ou un chat « parce que c'est plus indépendant » d'après lui. Mais non, je n'en ai pas envie, pas pour le moment. Peut-être que ça viendra car j'aime bien les animaux des autres.

 

J'allais tellement mal que l'infirmière du travail m'a conseillé de négocier un temps partiel, le temps de… Ma patronne a été sympa et j'ai mon mardi. J'imagine que je suis la seule femme à avoir demandé le mardi. Les autres sautent sur le mercredi, pour les enfants.

 

Je n'en ai pas. Ni d'homme, donc, ni d'animaux.

 

Durant des semaines, des mois peut-être, mon mardi était ma poubelle de recyclage de moi. Je dormais jusqu'à midi, davantage pour ne pas me lever que pour me reposer. Je mangeais n'importe quoi, essentiellement des snacks et je tournais en rond à en attraper des maux de tête. Repartir travailler le lendemain devenait presque un soulagement.

 

Olivier et Diane essayaient de m'aider comme ils pouvaient, trop bien parfois, au point que je finissais par deviner leurs petits arrangements derrière ce qu'ils me présentaient comme spontané. Olivier ne terminait jamais une phrase sans un ‘mais’, presque comme une excuse préventive. Ça m'a blessée sur le moment, puis ça m'a fait sourire, et on en a ri ensemble le jour où je le leur ai dit. Ils m'ont promis que tout redeviendrait comme avant entre nous.

 

Tant mieux, parce que pour moi, plus rien n'était pareil.

 

- Pourquoi tu ne feras pas de ton mardi une journée funny du matin au soir ? me dit Diane un matin alors que nous prenions la pause-café.

- Funny ? Funny comment ?

- J'en sais rien… Tu aimes faire quoi quand tu es seule ?

- Dormir…

- Non mais sans déconner Ilse ?

- Je vais y réfléchir… Comme ça, rien ne me vient. Tu ferais quoi, toi ?

- Alors là… Dodo jusqu'à dix heures au moins, un petit-déjeuner de malade avec les viennoiseries de Gobert en bas de la rue et l'aprem, piscine ou ciné.

 

J'ai dû hocher la tête d'admiration j'imagine. On s'est quittées là-dessus.

 

La même après-midi, j'ai en partie réfléchi à mes mardis à venir. Plus jeune, j'ai vécu un peu aux États-Unis avec mon père. Ilse, c'était le prénom de sa tante, celle qui l'avait élevé. Elle était anglaise, avait épousé un Américain, et avait voulu garder des habitudes britanniques que son mari avait embrassées lui aussi. Promenade avec le chien, thé, culture des fleurs pour la maison. Mon père m'en parlait souvent, il disait qu'elle ne dérogeait jamais à ses habitudes, jour après jour, au point que les commerçants du quartier la servaient avant même qu'elle n'ouvre la bouche.

 

Je posai le bouchon du stylo que je mâchouillais depuis un moment.

Après tout, pourquoi pas ? Quitte à occuper une journée, pourquoi ne pas y planter de nouveau quelques habitudes paternelles ?

 

Je commençai par repérer un salon de thé et y passai chaque matin jusqu'au samedi. J'y vis une table près d'une fenêtre opposée à la rue où peu de gens s'installaient. Le panneau de la porte présentait un Darjeeling floral, un Assam rond et charpenté, un Sencha aux essences végétales et un Oolong aux notes complexes. Le patron souriait à tout le monde. Ça me plut.

 

À quelques rues de là, je m'arrêtai un vendredi soir devant un fleuriste.

- Je peux vous aider ? dit-il sorti de nulle part.

- Euh oui, peut-être… Je me demandais s'il serait possible que j'aie des fleurs fraîches chaque semaine dans mon appartement…

- Alors on va faire simple. Vous voulez quelque chose qui tienne, qui ne demande pas d'entretien, et qui mette de la vie chez vous, c'est ça ?

Dans ce cas, je vous conseille les alstroemerias, celles-là, désigna-t-il.

 

- Elles sont belles…ai-je répondu très inspirée.

- Ensuite, pour changer, nous pourrions partir sur des œillets une autre semaine, des chrysanthèmes ensuite…

- Des chrysanthèmes ? le coupai-je.

- Oui, oui… Dans une maison, ce sont des soleils. Ils tiennent longtemps, ils ne demandent rien, et ils éclairent une semaine entière sans se fatiguer.

- Ok, merci, je passerai mardi pour commencer avec les alstroemerias.

 

Cette fin de semaine fut l'une des plus joyeuses depuis Sébastien. Le samedi, au parc qui jouxtait mon arrondissement, je trouvai un banc en pierre, un seul parmi les bancs en bois. Je m'y installai et, sans m'en rendre compte, m'y assoupis.

 

Je fus réveillée par une douleur lancinante dans la main gauche.

- Secouez-là en l'air, me dit une vieille dame qui m'avait rejointe pendant que je dormais.

Je m'exécutai dans un demi-sommeil.

 

- Je me nomme Mireille, et vous ? reprit-elle.

- Ilse, répondis-je mollement.

- Comment vous dites ?

- Ilse. C'est américain.

- Alors vous êtes américaine… dit-elle comme impressionnée.

- Mon papa. Il l'était. Moi je suis née ici, à Paris.

- Moi, je suis née en Malaisie, dit-elle dans un sourire. Mais j'y suis partie depuis mes six ans et j'en ai aujourd'hui quatre-vingt-sept.

 

Nous discutâmes encore un peu avant que je prenne congé.

- Vous venez souvent ici ? me dit-elle avant que je ne la quitte.

- Le mardi… Je vais venir le mardi.

- Alors à mardi, Ilse.

- À mardi, Mireille.

 

Mon premier mardi fut comme un ‘date’. Je sentis une sorte de pression dès le réveil. Le Oolong aux notes complexes à l'heure du thé, le banc du square René Le Gall, le bouquet d'alstroemerias sous le bras en rentrant. J'y mis une application scolaire et ça marcha.

 

Le deuxième mardi se déroula de la même façon, et pour la première fois depuis Sébastien, je me souviens d'avoir ri seule, sur le banc, sans raison précise. Le troisième aussi d’ailleurs.

 

Il y avait quelque chose de rassurant dans cette répétition que je n'aurais pas su expliquer. Ce n'était pas l'ennui des jours identiques, c'était plus proche d'un sillon qu'on creuse volontairement, d'un chemin qu'on choisit de refaire parce qu'il mène quelque part de connu.

 

Mireille était toujours là, sur le banc en pierre, à la même heure.

Le fleuriste préparait le bouquet avant que j'entre. La première fois que ça arriva, je crus qu'il avait simplement eu de l'avance. La deuxième fois, je le remarquai sans le mentionner. La troisième fois, il tendit le bouquet en me voyant pousser la porte, avec le sourire de quelqu'un qui fait ce qu'il a toujours fait.

 

- Les alstroemerias cette semaine, dit-il.

 

C'était une question ou une information, je n'aurais pas su dire.

Je payai et repartis sans poser de question.

 

Ça se produisit un mardi de février.

Je traversais la rue Mouffetard quand une femme que je ne connaissais pas s'arrêta à ma hauteur.

 

- À tout à l'heure, Ilse, dit-elle.

 

Elle avait dit ça naturellement, sans s'arrêter vraiment, comme on dit ‘à tout à l'heure', justement, mais à quelqu'un qu'on connait, pas à une personne croisée par hasard. Elle avait continué son chemin avant que j'aie pu répondre.

 

Je me retournai. Elle était déjà loin, dos à moi, son manteau gris dans la foule.

Je restai immobile quelques secondes.

Je ne la connaissais pas, j'en étais certaine. Et pourtant elle connaissait mon prénom.

 

Je repensai malgré moi à ce que disait mon père de sa tante Ilse, que ses habitudes finissaient par la faire reconnaître avant qu'elle n'ait dit un mot. Je n'avais jamais vraiment compris ce que ça voulait dire. Je crois que je commençais à comprendre.

 

Le mardi suivant, je fis attention.

 

La boulangère dit ‘bonjour’ en préparant en même temps le croissant avant que je l'aie demandé. Le patron du salon de thé avait déjà posé la tasse à ma place habituelle en me voyant entrer. Mireille, sur le banc, me dit exactement ce qu'elle m'avait dit la semaine d'avant, pas presque, pas à peu près.

Exactement.

 

La même phrase sur le froid qui revenait, le même geste de la main pour désigner le ciel.

 

Je rentrai chez moi et restai longtemps assise à la table de la cuisine.

 

J'essayai de me souvenir si Mireille était quelqu'un de répétitif, du genre à raconter les mêmes choses sans s'en rendre compte. Peut-être. Quatre-vingt-sept ans… Ça arrive.

Mais la boulangère… Le fleuriste… Et cette inconnue au manteau gris qui connaissait mon prénom.

 

Le mardi d'après, je décidai de ne pas y aller.

 

Je restai au lit jusqu'à onze heures, ce que je n'avais pas fait depuis les mauvais mois d'après Sébastien. Je fis du café, mis de la musique, regardai par la fenêtre la rue qui passait sans moi et bouquinai un livre commencé des années auparavant.

 

Le mercredi matin, Diane me demanda comment s'était passé mon mardi.

 

- Bien, dis-je. Je suis restée chez moi.

 

Elle me regarda étrangement.

 

- Vraiment ? On t'a vue rue Mouffetard vers dix heures. Olivier passait par là, il m'a dit qu'il t'avait saluée.

 

Je posai ma tasse.

- Olivier m'a saluée, tu blagues ?

- Non…Il dit que tu avais l'air dans ta bulle et qu'il n'a pas voulu t'arrêter, précisa-t-elle simplement.

 

Je rappelai Olivier le soir même. Il confirma, avec ce ‘mais’ qu'il plaçait toujours quelque part…Manteau bleu marine, mais… tu avais les cheveux relevés, et le même bouquet sous le bras que d'habitude. Il m'avait dit ‘bonjour’ de loin. J'avais fait un signe de la main.

 

J'étais chez moi ce matin-là. Je n'avais pas mis le manteau bleu marine depuis trois semaines et mes cheveux étaient détachés.

Je ne dis rien de tout ça à Olivier, raccrochai et m'assis sur le canapé.

 

Il faisait erreur, une femme me ressemblait et c'était une explication raisonnable.

Je la gardai précieusement pendant exactement sept jours.

 

Le mardi suivant, j'y allai. J'avais besoin de savoir si Mireille serait là, si elle dirait la même chose que les autres semaines, si le fleuriste aurait préparé le bouquet.

Tout était à sa place.

Mireille était sur le banc. Elle me parla du froid qui revenait, du même geste pour désigner le ciel.

Sur le chemin du retour, je croisai la femme au manteau gris.

 

- À tout à l'heure, Ilse, dit-elle sans s'arrêter.

Je me retournai cette fois assez vite pour la voir tourner au coin de la rue.

Je n'essayai pas de la rattraper. Je savais déjà que si je tournais ce coin de rue, je ne verrais que la rue d'après, ordinaire et vide, et que ça n'arrangerait rien.

 

Je ne sais plus très bien depuis combien de mardis ça dure.

 

Les habitudes sont toujours là… le thé, le fleuriste, Mireille sur son banc en pierre et rien n'y manque, rien n'y change, tout est à sa place et à son heure, dans l'ordre exact où je l'avais voulu au départ.

 

Un froid intérieur me glaça le jour où je n'ai plus eu l'impression que ce mardi m'appartienne encore.

 

J'ai essayé de changer quelque chose. Un mardi, je suis passée chez le fleuriste à une heure différente ; il avait déjà le bouquet prêt. J'ai essayé de m'asseoir sur un autre banc que celui en pierre ; Mireille est venue s'y installer deux minutes après, comme si le banc l'avait suivie plutôt que moi.

 

La semaine dernière, j'ai décidé de ne pas sortir du tout. Je suis restée dans mon appartement, rideau tiré, téléphone débranché avant même qu'il ait pu sonner.

 

Ce qui s'est passé dehors ce mardi-là, je l'ignore. Diane ne m'en a rien dit le mercredi, ni Olivier, pas de ‘mais’, cette fois. Juste le silence, ce qui pour lui est presque plus inquiétant qu'une phrase.

 

Cette fois, peut-être, il ne s'est rien passé sans moi.

 

Ou peut-être qu'ils ont juste décidé de ne plus me le dire.

© 2025 - @Michael Camardese

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