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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Mégalithes

Le notaire avait parlé d'un bien difficile à évaluer : une longère, deux hectares de lande, et une grande pierre.

 

Solange connaissait la grande pierre depuis toujours, un menhir dans le jardin avec lequel elle avait grandi. Il dressait ses deux mètres au milieu du champ du bas, à mi-chemin entre la maison et la falaise et était incliné comme s'il avait un jour commencé à tomber avant de changer d'avis. Enfant, Solange grimpait dessus pour observer la mer. Son père avait proposé de simplement l’appeler 'la pierre', ce que Solange avait validé.

 

On disait, dans la famille, que la pierre marchait. C'était une plaisanterie de veillée, racontée invariablement durant la nuit de la Saint-Jean. La pierre allait boire en bord mer et revenait avant l'aube. Sa mamie Audrey avait dit à Solange que personne, à sa connaissance, n'avait jamais prétendu l'avoir vue faire.

 

Son père, lui, s’était amusé à mesurer l’évolution du menhir. Car la pierre bougeait, il en était certain.

Solange le découvrit en vidant l'atelier, une semaine après l'enterrement. Une ancienne remorque bâchée dormait depuis des années au fond de la dépendance. A l’intérieur, ce n’est pas le bric-à-brac qui l’interpela mais la présence de la tablette de son père. Elle n’était pas de dernière génération mais Solange reconnut immédiatement son étui en faux cuir. Solange entreprit de la charger et, à peine sous tension, tenta de l’allumer.

La tablette s'éclaira d’emblée et demanda le code.

Le code.

Elle essaya la date de naissance de son père, puis celle de sa mère. Il lui restait trois essais possibles. Le sien fut le bon.

Un seul dossier se trouvait sur le bureau… 1 à 41.

Elle ouvrit le dossier et découvrit des fichiers nommés simplement de leurs années. 1983, 1990, 1997…

Le premier datait de 1983. Le dernier, le 41, s'arrêtait cinq semaines avant sa mort.

Elle en ouvrit un au hasard, celui de 1997.

3 mai. Piquet nord : 212 cm de la base. Piquet est : 340 cm. Aucun changement depuis l'an dernier.

21 juin. Piquet nord : 209 cm. Déplacement : 3 cm, direction sud-sud-ouest, comme toujours.

22 juin. Vérifié de nouveau à l'aube. Le déplacement se confirme. Personne d'autre ne le remarquerait.

 

Chaque année, la même entrée, à quelques centimètres près, toujours consignée à la même date, toujours dans la même direction. Trois centimètres. Parfois quatre. Une fois, en 2003, presque six, ce qui avait dû représenter, pour son père, un événement notable car il avait utilisé le surlignage.

 

Solange savait que son père mesurait tout et n’importe quoi. Elle avait toujours cru que cette marotte relevait d'une lubie inoffensive, le genre de rituel que s'inventent les hommes érudits pour occuper leurs soirées. Elle-même en avait plaisanté avec ses amies, adolescente, présentant son père comme un original charmant qui croyait ses pierres vivantes.

Elle referma le fichier de 1997 et ouvrit le dernier, le 41.

 

L’enregistrement n'était plus tout à fait la même, sans même lire elle y voyait plus de texte, et pas que.

14 mars. Piquet nord : 61 cm. Déplacement depuis janvier : 148 cm. Je n'ose pas écrire ce chiffre une seconde fois pour vérifier que je ne me trompe pas.

2 avril. Le piquet nord n'a plus de sens. La Pierre l'a dépassé. J'ai dû planter un nouveau repère, plus loin, en pensant que je perdais la tête en le faisant.

19 avril. Elle avance de jour, maintenant. Je l'ai vue bouger, cette fois, pas seulement constaté le résultat. Un mouvement qu'on pourrait prendre pour un effet de lumière si on n'attendait pas, comme moi, depuis quarante et un ans, à la regarder pour de vrai.

Solange, tu ne ne dois pas t'inquiéter si tu trouves mes enregistrements. Toi seule pensera à regarder dans la cariole. J’ai modifié le code pour que tu puisses lire. Je ne suis pas devenu fou. J'ai simplement fini par avoir raison trop tard pour que ça compte encore pour moi.

 

Solange resta longtemps assise sur le tabouret de l'atelier, la tablette allumée sur les genoux, à écouter le vent cogner contre le toit de tôle. Elle se souvint, sans le vouloir, d'un dimanche de son enfance où son père était rentré trempé jusqu'aux os, à l'aube, en prétendant avoir glissé en allant chercher du bois. Elle n'avait jamais fait le lien, jusqu'à cet instant, avec la date. Le 24 juin.

 

Elle descendit au champ le lendemain, avec un mètre de couturière trouvé dans la cuisine, faute de mieux, et planta elle-même un piquet à l'endroit qu'indiquait la dernière mesure de son père.

 

Le premier soir, rien ne se produisit d'observable. Elle resta une heure, s'assit sur l'herbe humide, se sentit ridicule et remonta pour aller se coucher.

 

Le deuxième soir, elle revint quand même.

 

C'est en s'approchant, à la tombée du jour, qu'elle remarqua la fissure au pied de la Pierre. C’était une ligne fine dans la terre, comme celle que laisse une racine en se rétractant, incurvée en direction du piquet. Elle s'accroupit, posa la main sur le sol encore tiède du jour, et sentit, sous ses doigts, une vibration si légère qu'elle aurait pu la confondre avec les battements de son propre pouls.

 

Elle attendit, cette fois, jusqu'à la nuit complète.

 

Rien ne notable ne se manifesta, du moins qu'elle aurait pu sentir. Mais quand elle mesura la distance au piquet vers minuit, elle trouva onze centimètres là où son père n'en avait jamais compté plus de six sur un mois entier.

 

Elle ne dormit pas cette nuit-là. Elle s'assit dos à la pierre, enveloppée dans la veste de son père trouvée dans l'entrée. Au loin, le phare de l'île balayait la lande à intervalles réguliers, éclairant la végétation à l’allure fantomatique.

 

Vers trois heures du matin, elle dut s'assoupir, la tête contre la pierre froide.

 

Elle se réveilla au bruit d'un frottement sourd et prolongé. Cela ressemblait au son que fait un meuble qu'on tire sur un parquet mal ciré, mais à l’extérieur de toute habitation.

Elle se redressa d'un coup. La pierre n'était plus contre son dos. Elle se souvenait parfaitement s’être adossée à elle avant de s’endormir. Dans la pénombre bleuâtre qui précède l'aube, le menhir se tenait à près de deux mètres de sa position de la veille.

Impossible.

Solange resta assise dans l'herbe, incapable de se lever, jusqu'à ce que le jour se lève tout à fait. Quand la lumière le lui permit, elle suivit la ligne que la pierre avait tracée dans la terre humide. Le sillon était net comme celui qu’aurait laissé dans le sol un socle glissé avec régularité.

Mais le sillon allait plus loin, il descendait vers la falaise. Elle se leva enfin et le suivit jusqu'au bord où l'herbe cédait la place à la roche, et où, logiquement, toute trace aurait dû s'arrêter.

 

Elle continua pourtant à chercher avec une sorte d’espoir mystique, et découvrit un sentier de chèvre qu'elle n'avait jamais emprunté enfant. Trop raide - son père lui avait toujours interdit l’accès -, le passage descendait presqu’à pic, s'accrochant de-ci-delà aux ajoncs. Il menait jusqu'à une petite plage de galets qu'elle ne connaissait pas car elle était protégée par deux avancées rocheuses, invisible depuis le haut de la falaise.

 

La marée était basse, plus basse qu'elle ne l'avait jamais vue.

 

Sur le sable mouillé se dressaient sept pierres, disposées en cercle imparfait et couvertes d'algues et de bernacles. Solange marcha vers le cercle, happée par le spectacle quand elle remarqua, au centre exact du cercle, un empan de sable plus sombre que le reste. Encore humide et empreint par l’eau, une marque de la taille précise d'un socle de menhir semblait attendre.

La huitième place était vide, depuis peu apparemment.

 

Elle resta debout devant cette empreinte sans aucune notion du temps qui s’écoula. La mer, très lentement, commençait à remonter vers elle, effaçant peu à peu le sillon puis la trace.

Solange était plongée dans la dernière ligne du fichier 41, qu'elle avait relu la veille sans le comprendre.

J'ai fini par avoir raison trop tard pour que ça compte encore pour moi.

 

Elle saisit qu’elle se tenait là où son père était venu avant elle. Ses enregistrements se voulaient un lègue de ce qu’il avait vécu. Il avait voulu être cru, un jour, conscient qu’il ne l’aurait sans doute pas été de son vivant.

 

Il fallut que la mer atteignît les chevilles de Solange avant qu'elle ne se décide à remonter le sentier de chèvre. Du haut de la falaise, en se retournant, elle chercha des yeux le cercle mais plus rien ne laissait supposer de sa seule existence.

Ce soir-là, elle créa un quarante-deuxième fichier.

Sept pierres sur huit. Une place reste vide. Je ne sais pas ce que je dois faire de cette information, sinon la transmettre à qui voudra bien, après moi, la vérifier à son tour.

 

Elle ne vendit pas la longère et garda le champ du bas, désormais nu. Chaque année, à la Saint-Jean, Solange profite de la nuit pour rejoindre la pierre.

Puis l’accompagne.

© 2025 - @Michael Camardese

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