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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Les mots

 

Depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, j'ai toujours été un grand lecteur.

 

Rien de mondain dans ma relation à la littérature, je ne suis pas celui qui cite des titres dans les dîners pour signaler qu'il existe. J’appartiens à la catégorie de ceux pour qui les mots sur une page ont une texture, un poids, une façon d'entrer dans le corps avant d'entrer dans la tête. Enfant je lisais vite et bien, et je me souvenais de tout parce que j’incarnais littéralement les histoires voire, j’étais parfois un des acteurs manquants du récit.

C'est pourquoi, quand ça a commencé, j'ai d'abord cru à un gentil délire du passionné de livres que je suis.

 

 

Le premier livre avec lequel ça a commencé fut un roman acheté dans une brocante, un dimanche de février. Couverture cartonnée, tranches jaunies, l'odeur un peu rance du papier qui a attendu longtemps dans un endroit peu ventilé m’avait séduit. L’auteur m’était inconnu mais le titre m'avait arrêté sans que je sache pourquoi.

 

Je le commençai le soir même, assis dans le fauteuil que j'avais près de la fenêtre.

Page douze, je m'arrêtai.

Un mot manquait.

Dans, cette proposition absente amputait une phrase pourtant compréhensible sans elle, mais le blanc à cet endroit était visible. Le mot n’avait pas été oublié, l’espace vide occupait l’exacte place des quatre lettres. Je passai le doigt sur la page. Le papier était lisse, sans trace de grattage.

 

Je continuai à lire.

Page dix-sept, un autre mot avait disparu. Cette fois un adverbe, lentement. Même blanc net, phrase lisible, papier intact.

 

Je posai le livre, le rouvris à la page douze par réflexe. Dans était là, à sa place, imprimé normalement.

Je vérifiai la page dix-sept. Lentement s’y trouvait maintenant.

Je restai un moment à regarder mes mains, fermai les yeux et les rouvris puis je repris ma lecture.

Bien d'autres blancs jalonnèrent ma lecture. 

 

C’est en commençant une seconde lecture quelque temps après que je m’en souvins. Le deuxième livre fut un essai que j'avais commandé, neuf.

Page trente-et-une, un autre absent. Le blanc était là, franc, entre les mots qui encadraient l'absence.

 

Cette fois je sortis un crayon et cerclai l'endroit vide et je continuai à lire, le crayon dans la main.

Je notai sept absences sur les quatre-vingts premières pages. Tous étaient des mots nécessaires et pourtant, il était aisé de lire.

Je refermai le livre et regardai le plafond pendant un long moment.

Ma vue était bonne, ma visite annuelle ne datait que de quelques mois, je dormais correctement et je n'étais pas sous médication.

Ce que je voyais, je le voyais.

 

Je décidai de noter les mots qui manquaient, sans trop savoir pourquoi. Je pris, un jour, une feuille blanche dans mon imprimante. Je les notai à la volée, de souvenir pour le premier et en reprenant consciencieusement les absents, un par un, dans le second livre.

J'avais été correcteur pendant douze ans, spécialisé dans les textes techniques. J'avais quitté ce travail l'année précédente pour des raisons que j'avais cessé d'expliquer aux gens qui me les demandaient.

La précision m'était restée.

 

Je décidai toutefois de relire les deux livres depuis le début, crayon en main, et notai chaque absence. Les douze mots manquants du premier livre l’étaient de nouveau et j’en comptais bien dix-neuf dans le second. Que pouvait-il se passer ? A qui en parler sans passer pour un fou ?

Je n’eus pas le temps de me répondre car, en regardant la colonne des premiers mots, il m’apparut qu’il fallait les mettre en ligne.

dans — lentement — ce — qui — reste — on — ne — lit — jamais — le — dernier — mot.

Je restai immobile un long moment, le stylo en l'air.

Dans ce qui reste on ne lit jamais le dernier mot.

Et Lentement.

 

Je n'appelai personne. Qu’aurais-je pu dire ? Peut-être rêvais-je, après tout.

 

Je commandai six livres en trois jours. Des livres que je n'avais pas lus, aux auteurs les plus différents possibles, d'époques distinctes, de tout genre. Je voulais savoir si le phénomène était lié à un type de texte, à un auteur, à une maison d'édition.

 

Il ne l'était pas.

 

Chaque livre portait ses absences. Chaque série d'absences formait, dans l'ordre, une phrase lisible ou quasiment.

 

Le deuxième livre donnait tu le sais déjà depuis longtemps.

Le troisième, arrête de noter et écoute.

Le quatrième me fit le plus peur…on t'a toujours vu.

Je posai ce dernier sur la table et ne le rouvris pas pendant deux jours.

 

Le cinquième livre, je mis quatre heures à le lire en entier, en relevant chaque absence avec une concentration qui me laissa épuisé. Les trous étaient plus nombreux cette fois, vingt-huit.

Ce n'est pas dans les livres que nous vivons. C'est dans les espaces entre les mots.

Tu t'en es toujours douté. C'est pourquoi tu lisais différemment des autres. Tu as toujours su qu'une page n'est pas que ce qu'elle dit.

 

Je restai assis un long moment interdit de tout après avoir recopié ça.

 

La nuit était tombée sans que je m'en rende compte. La pièce était dans le noir et seule la lampe de bureau éclairait la feuille et mes mains.

J'aurais dû allumer le plafonnier, rien que l’idée de bouger me fit peur.

…C'est pourquoi tu lisais différemment des autres.

 

C'était vrai. J'avais toujours lu différemment, je le savais depuis l'enfance. J’ai toujours eu une façon de percevoir les textes comme s’ils étaient les mêmes objets physiques que les livres qui les supportaient. Le métier de correcteur était venu à moi alors que je ne le connaissais pas et cette année passée à ne plus travailler, à lire de plus en plus, de plus en plus tard le soir, rien ne m’y avait préparé.

A priori, j'attendais quelque chose depuis longtemps, sans me l’avouer ni même savoir de quoi il pouvait s’agir.

 

Le sixième livre, je l'ouvris sans crayon à la main.

 

Je savais que j'allais trouver les absences et me demandais si je pouvais les sentir avant même de les voir. Je vivais ça avec les barrières de péage, j’étais capable de saisir l’exact moment où mon badge allait déclencher le bip d’ouverture.

Les blancs me sautèrent aux yeux avant même que je lise les mots autour.

La phrase du sixième livre était courte… la prochaine fois réponds. Plus loin, lentement. A nouveau.

 

Répondre ? Mais à quoi et comment ?

Ça me parut évident durant la nuit. J'avais passé douze ans à intervenir dans des textes, à marquer les failles, à signaler les absences, à remettre les mots à leur place ou à en proposer d'autres plus appropriés.

La réponse était donc dans les livres eux-mêmes.

Je sautai du lit, allumai la lampe de chevet et pris le premier livre. Page douze. Les espaces existaient de nouveau.

 

Dans le blanc à l'endroit où dans avait été absent, j'écrivis un mot.

 

Un mot que je choisis lentement. Rien ne se produisit immédiatement. Je lus à voix haute la phrase avec le mot nouveau, au cas où… Rien. Le sens différait naturellement mais, rien.  

Je continuai page dix-sept et à l'endroit de lentement, je réécrivis lentement. Il était un mot à part.

Je travaillai pendant trois heures, dans le silence de l'appartement, en réécrivant les absences du premier livre avec mes propres mots. Quand j'eus terminé, je relus les passages ainsi retravaillés. Le livre disait autre chose dans son ensemble, seulement avec ces quelques modifications.

Le sens général était intact, le style de l'auteur reconnaissable, mais il y avait comme un courant sous-jacent qui ouvrait d’autres possibilités au lecteur.

Je fermai le livre et le posai sur la table.

Dehors, une sirène passa au loin, puis le silence revint.

 

Le lendemain, je commandai d'autres livres de manière compulsive. Vingt au total, j’y ai laissé plus de trois cents euros. L’été pointait le bout de son nez, cette année je n’aurais d’autres vacances que celles de remplir les espaces vides.

Même si je n’en trouvais plus. Il FALLAIT que je le fasse.

Je cherchais tous les espaces possibles, les blancs, les marges, les sauts de paragraphes, les endroits où les blancs s’étaient invités consciemment ou non.

J'y mettais mes mots.

 

Je ne sais pas combien de livres j'ai traversé ainsi mais je ne suis pas arrivé au bout de ma pile. J’en ai commencé plusieurs en parallèle, les laissais ensuite pour en prendre d’autres, dormais peu, mangeais n'importe quoi, n'importe quand et ne vis ni n’appelai plus personne durant trois semaines.

Jusqu’au jour où la sonnette de mon appartement me fit sursauter.

 

Personne.

Mais quelque chose, au sol. Un livre que je n'avais pas commandé.

Il était sur le palier posé devant la porte, sans emballage, sans indication d'expéditeur. Couverture grise, aucun titre, aucun nom d'auteur et à l’intérieur, comme une attente à laquelle je n’avais porté aucun espoir. Toutes les pages étaient blanches.

Toutes les pages.

Trois cents pages blanches, sans une ligne imprimée.

 

Je l'ai posé sur la table et je l'ai regardé longtemps.

Puis j'ai pris mon stylo.

© 2025 - @Michael Camardese

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