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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

L'objet

 

Je ne sais pas pourquoi je l'ai ramassé. Ce n'est pas le genre de chose que je fais d'habitude. Je ne ramasse pas les objets abandonnés, je ne fouille pas les poches oubliées, je ne garde pas la monnaie qui traîne sur les comptoirs. J'ai été élevé dans cette conviction que ce qui ne vous appartient pas ne vous appartient pas, et que le respecter dit quelque chose d'essentiel sur ce qu'on est.

 

Pourtant quand je l’ai vu là, sur le rebord de la fenêtre de la cafétéria entre un gobelet vide et un journal gratuit froissé, je n’ai pas résisté. Un stylo quatre couleurs. Le genre qu'on n'a plus vu depuis le collège et qui, pour cette raison précise, arrête le regard une fraction de seconde de trop.

Je l'ai pris sans réfléchir et ai immédiatement retrouvé le geste mécanique, presque involontaire, de faire sortir tour à tour les quatre mines de couleurs. Je l'ai glissé dans la poche de ma veste et j'ai repris mon plateau.

 

Je m'appelle Thomas, j’ai trente-sept ans et ma vie ressemble à un tiroir qu'on n'a pas rangé depuis longtemps. Tout y est mais rien ne s’y retrouve lorsqu’on en a besoin.

Des projets commencés et posés, des formulaires à moitié remplis, des messages auxquels je répondrai demain depuis trois semaines, etc. J’ai essayé d’avancer les urgences au plus près de mois. Une pile de livres et de rapport dort sur ma table de nuit et je relis, parfois, sans jamais aller très loin. Mon appartement est à cette image, il aurait besoin d'une heure de rangement hebdomadaire, sur plusieurs mois, mais je n’y arrive pas.

Je n’en suis pas triste mais je vis dans un flou qui finit, je trouve, par me rendre flou moi-même aux yeux des autres.

 

Un soir, en vidant mes poches, je retrouvai le stylo. Je l'examinai une seconde comme s’il devait me révéler quelque chose. Quatre couleurs, le classique, un peu usé sur les bords, la pastille rouge légèrement enfoncée comme si quelqu'un appuyait dessus par habitude. Je le posai sur mon bureau, cet espace qui décore plus qu’il ne me sert, surface de dépôt plus que de travail.

 

Le lendemain matin, sans savoir pourquoi, je m'y assis.

Je sortis un carnet que j'avais acheté six mois plus tôt et jamais ouvert. Je cliquai sur le bleu, par réflexe, le bleu c'est pour écrire, ça a toujours été comme ça, depuis la primaire et j'écrivis en haut de la première page, en lettres majuscules, ce que j'avais à faire dans la semaine.

Juste ça. Une liste.

Ce fut comme poser une main à plat sur quelque chose qui tremblait.

 

Je ne comprends pas ce qui s'est passé dans les jours qui suivirent. Pas de transformation spectaculaire, ni de révélation. Juste une espèce de... séquence. La liste appelait une action, l'action en appelait une autre, et quelque chose dans le stylo, dans le fait de tenir ce stylo, d'appuyer sur le bleu, d'écrire avec lui, rendait les faits concrets, me mit dans une action incroyable.

Je rappelai des gens qui avaient fait le deuil de notre relation, je terminai deux dossiers, rangeai l'appartement un samedi matin, vraiment rangé, et restai debout au milieu du salon à regarder le résultat avec une satisfaction presque physique.

 

Je dormis mieux.

Trois semaines plus tard, je déjeunai avec un ami dans un restaurant du quartier. Nous parlâmes longtemps, de tout et de rien, et à un moment je sortis le stylo pour noter quelque chose sur un coin de nappe en papier, une adresse, je crois, ou un titre de livre.

Je le posai sur la table.

Et, me semble-t-il, j'oubliai de le reprendre.

Je ne m'en rendis compte que le soir, en rentrant. Je retournai mes poches, vérifiai mon sac. Rien. Je repassai mentalement le déjeuner et me souvins du stylo sur la table, de l'ami qui parlait, de moi qui me levais pour payer.

Je pensai à retourner au restaurant le lendemain.

Puis je ne le fis pas.

Et curieusement, cela ne me pesa pas.

 

 

 

Je l'ai trouvé sur une table de restaurant alors que le serveur s'apprêtait à débarrasser et je l'ai vu au dernier moment, entre la salière et un rond de serviette en papier. J'ai tendu la main presque sans réfléchir, le genre de geste qu'on fait avant que le cerveau donne son avis.

Un stylo quatre couleurs. Le classique. Je l'ai tourné entre mes doigts et j'ai souri malgré moi, mon expression se calant sur celle de mon adolescence, j’imagine.

 

Comme mes parents ne savait pas si j’étais garçon ou fille, ils choisirent de me prénommer Camille. Malgré mes trente-et-un ans, je suis ce qu'on appelle une tête en l'air, une inattentive chronique. J’ai beau être une grande bosseuse, je souffre d’un excès de partout et de tout en même temps. Trop d'idées, trop de directions, trop de matins où tout semble possible et trop de soirs où rien n'a avancé.

J'avais trois projets en cours que je n'avais montrés à personne.

Un roman commencé à la main dans cinq carnets différents, sans ordre, sans suite logique, avec des scènes qui flottaient sans structure pour les relier. Des aquarelles empilées contre le mur de mon studio, belles peut-être, inutiles sûrement. Et un dossier de demande de résidence artistique dont la date limite approchait et que je n'avais pas terminé parce que chaque fois que je l'ouvrais, je trouvais autre chose de plus urgent à faire.

 

Je glissai le stylo dans ma poche sans réellement m’en rendre compte et rentrai chez moi. Ce soir-là, assise dans mon canapé à regarder le talk-show de 19h, je me rappelai du quatre couleurs. Récupéré du fond de la poche de ma veste je le regardai. Le rouge, le noir, le bleu. Et le vert.

Je ne saurais pas expliquer pourquoi le vert. Il s'imposa, simplement. Je cliquai dessus et je sentis quelque chose dans ma main, un peu comme quand on trouve enfin la bonne position pour dormir.

J’en oubliai le talk-show alors Jean Dujardin y étais invité et que je suis une fan.

Je pris le dossier de résidence. Et là, avec le stylo vert dans la main, une bizarrerie se produisit. Je commençai à annoter, à relier, à mettre des flèches entre des idées qui ne se parlaient pas encore. Ce n'était pas de l'inspiration, c'était plus calme que ça, plus créatif et productif.

 

Je travaillai trois heures sans lever la tête.

Dans les jours qui suivirent, le stylo ne me quitta plus. Je l'emportais partout, dans les cafés, dans le métro, dans les salles d'attente. J'annotais, reliais, construisais. Thor a son marteau et moi, mon stylo.

Le roman trouva une colonne vertébrale. Les aquarelles trouvèrent une série, un fil, une intention. Le dossier fut terminé, relu, envoyé, quatre jours avant la limite.

 

Un matin, je travaillais dans un café près de chez moi, le stylo posé à côté de mon carnet. Une femme s'installa à la table voisine. Elle regardait son téléphone avec cette expression particulière, mâchoire serrée, yeux trop fixes, que je reconnus pour l'avoir portée moi-même.

Nous échangeâmes quelques mots, comme ça arrive parfois dans les cafés du matin. Rien d'important puis elle partit avant moi.

Je rassemblai mes affaires, payai, sortis.

C'est seulement dans la rue, les mains dans les poches, que je réalisai.

Je retournai au café. Le stylo était encore sur la table, exactement là où je l'avais laissé. Le serveur s'apprêtait à le prendre.

Je restai immobile une seconde sur le seuil.

Puis je laissai la porte se refermer.

Et je repris mon chemin, les mains vides et légères, sans pouvoir dire si c'était moi qui avais oublié le stylo, ou s’il avait décidé de rester.

 

 

 

Il était là, sur la table du café, à la place que venait de quitter une jeune femme brune aux yeux fatigués. Elle était partie vite, comme quelqu'un qui se souvient soudain d'un endroit où il doit être. Le stylo était resté, perpendiculaire au bord de la table, avec cette précision tranquille des objets qui attendent.

 

Je le pris avec l’intention de sortir pour le lui ramener. Quoi ? Un stylo ? Ce n’était pas un smartphone non plus. J’ai renoncé. A quoi bon, finalement.

Et rien que l’idée, au fond de moi, me fatiguait. Les médecins me l'ont dit et répété, je suis juste crevé. C’est l’âge parait-il. Comme si à cinquante-trois ans, on n’était plus bon qu’à cela, se plaindre et se demander, le matin, quelle allait être la douleur du jour. Grand suspens… bas du dos ou genou aujourd’hui ?

Divorcé et père de deux jeunes adultes qui essayaient au maximum de me voir le moins possible, je travaillais, mangeais et dormais. Sur un malentendu, je baisais parfois. Ensuite, le cycle recommençait.

Ma fille m'appelait le dimanche et je lui disais que ça allait parce que c'était plus simple que d'expliquer que non, ça n'allait pas vraiment, mais que ce n'était pas grave non plus, que c'était juste comme ça, que certaines personnes voient le monde en couleurs et d'autres le voient comme une longue phrase sans ponctuation dont on attend vaguement la fin.

Je pris le stylo, tant pis pour la dame. Il finit sa course dans ma sacoche sans y penser davantage.

Le soir, je le retrouvai en récupérant mon agenda. Nous, les vieux, on a encore des agendas papier en plus des calendriers numérique. On ne sait jamais.

Je posai le quatre couleurs sur la table de nuit, à côté du verre d'eau et du roman que je n'ouvrais plus depuis trois semaines. Je repris le stylo pour l'examiner une seconde dans la lumière de la lampe. Usé mais familier, je cliquai machinalement sur chaque couleur avant de m'arrêter sur le noir.

Ça s'imposa comme une évidence.

Je tendis le bras, attrapai le roman abandonné et l'ouvris à la page marquée. Puis, sans savoir pourquoi, je pris le carnet de ma table de nuit — celui que ma fille m'avait offert l'année dernière et que je n'avais jamais touché — et j'écrivis la date en haut de la première page.

Juste la date.

Puis, lentement, une phrase. Ce que j'avais ressenti dans la journée. Pas en bien ni en mal, juste ce qui avait été là. Le café trop fort du matin, la lumière de onze heures sur les toits en face de mon bureau, la voix de ma collègue Isabelle qui riait dans le couloir, un rire bref et sincère qui m'avait traversé sans que je comprenne pourquoi.

Ce fut tout pour ce soir-là.

 

Mais le lendemain je recommençai. Et le surlendemain encore.

Je ne ressentais pas grand-chose en soi mais c’était suffisant pour moi. C'était juste que le noir, sur une page blanche, rendait les choses visibles.

…Et ce qui est visible peur être regardé ai-je écrit avant de me marrer d’une telle banalité.

 

Je rappelai ma fille un mercredi, sans attendre le dimanche.

Elle décrocha à la deuxième sonnerie, surprise, et je lui dis que je pensais à elle. Juste ça. Elle resta silencieuse une seconde, ce silence particulier des enfants qui reconnaissent quelque chose qu'ils avaient cessé d'attendre.

Nous parlâmes longtemps.

Les semaines qui suivirent ne furent pas légères, je ne crois pas savoir ce que c'est, la légèreté voire, peut-être suis-je en totale résistance avec elle. Un désaccord de principe.

Un dimanche matin, ma fille vint déjeuner. Nous mangeâmes, parlâmes, et à un moment elle me montra quelque chose sur son téléphone. Une photo que je reconnus me fit face, un souvenir d'enfance qu'elle avait retrouvé. Je me penchai vers elle, et le stylo glissa de ma poche de chemise sur la table.

Elle le ramassa, le tourna entre ses doigts.

Oh un quatre couleurs, dit-elle avec ce sourire. J'adorais ça quand j'étais petite !

Elle le posa entre nous sur la nappe.

 

Nous continuâmes à parler. À rire, même, à un moment, un vrai rire qui, après nous avoir surpris, s’installa comme un troisième invité avec lequel nous partageâmes nos années joyeuses passées.

Quand elle repartit, je débarrassai la table.

Le stylo n'était plus là.

Je restai debout dans ma cuisine silencieuse, et pour la première fois depuis longtemps, le silence ne pesait pas.

Il était juste là.

Comme moi.

 

 

 

J'ai eu des femmes. Des relations correctes, tendres parfois, confortables souvent. Des matins tranquilles, des habitudes douces, des séparations sans éclat. Rien qui brûle, rien qui laisse une cicatrice nette.

Je n’avais aucune idée de ce que le couple pouvait être mais je connaissais par cœur ce que sont des relations à peine tièdes.

Je me réveillais certains matins avec la conviction sourde que quelque chose d'essentiel se passait ailleurs, dans une vie parallèle à laquelle je n'avais pas accès. La femme la plus présente de ma vie, malgré mon âge, était ma mère à qui je rendais visite chaque dimanche, sans exception. Sa maison, celle de mon enfance, était à mon image et à la sienne.

Tiède.

Seule originalité ce dimanche, un stylo sur la table du salon posé entre la télécommande et un magazine. Un quatre couleurs qui avait, en plus, le corps rose bonbon. Un de ces stylos d’enfant ou plus exactement, un de ces stylo genré dédié visiblement aux filles.

Ma mère ne se souvenait pas l’avoir eu et s’était imaginée qu’il m’appartenait.

  • …Pas du tout, je viens d’arriver. Il était sur la table, dis-je.

  • Bien sûr que non Gilles, je sais tout de même ce qu’il y a chez moi, m’avait-elle répondu dans sa mauvaise humeur habituelle.

Je le pris, le glissai dans ma poche et nous passâmes un dimanche tiède.

 

Chez moi, ce soir-là, je posai le stylo sur mon bureau et le regardai longtemps. Ce rose fluo était sucré, doux. Typiquement la couleur que se mettent les cheerleaders sur les paupières un jour de match.

Je cliquai sur le bleu. Sur le vert. Sur le noir. Chaque couleur s'enfonça avec ce claquement sec, familier, presque musical.

Puis le rouge.

Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, le pouce sur la pastille rouge, sans appuyer. Une minute. Peut-être davantage. Quelque chose en moi savait que c'était la bonne couleur, pas pour écrire, mais pour ce que je n'aurais pas su nommer.

 

J'appuyai, pris une feuille blanche dans l’imprimante et écrivis.

Les mots sortaient en rouge sur la page blanche, avec une sorte d’indécence nécessaire, telle une vérité qu'on ne dit qu'à voix basse et seulement dans le noir.

Je remplis six feuilles sans m'arrêter.

Quand je posai le stylo, il était deux heures du matin et je sentis en moi un déplacement. Comme après qu’un ostéopathe vous eut remis les os en place.

 

Les jours qui suivirent furent mémorables. Je regardais les gens différemment. Dans le métro, au bureau, dans la rue, je cherchais sur les visages cette trace que laisse la passion, cette légère brûlure autour des yeux des gens qui ont vraiment désiré quelque chose durant la nuit.

 

Un soir, dans un bar où j'avais accompagné des collègues qui furent presque surpris que je veuille bien les accompagner, je la vis.

Elle était assise seule au comptoir, lisait une revue et bien malgré moi, je quittai mes collègues, médusés, pour m’approcher d’elle.

Je n’ai aucun souvenir de ce qui se passa au moment où elle me vit, un vide dans ma mémoire. Nous parlâmes jusqu'à la fermeture.

Je rentrai à pied, sous une pluie fine, et je riais seul dans la rue sans savoir exactement pourquoi. Une espèce de joie, de soulagement, accompagnait une sensation de vie qui venait de reprendre une température qu'elle aurait toujours dû avoir.

Je ne pensais jamais revoir cette femme. Nous n’avions pas échangé nos coordonnées. Mais quelque chose était passé, quelque chose d'irréversible et de nécessaire, et je sus que désormais je n'accepterais plus de vivre en dessous de cette température-là.

 

Le stylo traîna sur mon bureau encore quelques jours. Un matin, je voulus le prendre pour noter un numéro de téléphone et il n'était plus là. Je retournai mes affaires, vérifiai mes poches, regardai sous les papiers.

Rien.

Je restai un moment les mains vides devant mon bureau vide.

 

Quand l’interphone sonna ce soir-là, je me suis demandé qui cela pouvait-il bien être à une heure aussi tardive. J’eus alors un fol espoir.

J’appuyai machinalement sur le bouton de l’intercom.

Rouge.

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