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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Le répondeur

 

Lucie poussa la porte de son studio en laissant tomber son sac juste derrière elle, même rituel, chaque soir, depuis qu’elle avait commencé son stage. Elle avait besoin de tout déposer sans ordre, de faire quelques pas dans son appartement et seulement alors, elle pouvait défaire sa veste.

Malgré l’heure, il était plus de dix-neuf heures, le soleil de ce mois de mai 1999 chauffait encore le toit de sa résidence, dessinant des rectangles pâles sur le lino de son entrée. Elle retira ses chaussures d’un geste du pied, attrapa un verre, se servit de l’eau fraîche, et s’étira longuement pour enlever de ses muscles une partie des tensions de sa journée de travail.

 

Elle aimait son stage et elle aimait même l’entreprise, ce qui surprenait tout le monde. Pour autant, le rythme était bien plus soutenu que celui de l’université et elle n’était pas encore complètement en phase avec cela.

La société LGLL faisait du commerce transatlantique. Spécialisée dans l’import-export entre la France et les États-Unis, elle représentait un petit graal pour permettre à Lucie de valider son dernier semestre avant le diplôme.

Rien de très glamour au quotidien, mais Lucie trouvait dans ce ballet de fax, de coups de fil, de dossiers à relier et de réunions improvisées une forme de vitalité qui lui plaisait. 

Elle avait vingt-trois ans, présentait à toutes et tous un sourire qui éclairait les couloirs, et ses collègues lui reconnaissaient cette jolie manière de parler à chaque personne comme si elle était la plus importante de l’entreprise.

On le lui rendait bien, ses collègues l’adoraient et les clients aussi.

 

Elle posa son verre, se dirigea vers le petit meuble où trônait son répondeur. Un appareil gris, un peu fatigué, avec un bouton rouge qui clignotait quand un message l’attendait. 

Elle aimait cet objet. Il avait quelque chose de rassurant, de stable, de simple. Pas comme ces téléphones portables que certains commençaient à exhiber, énormes, lourds, presque grotesques. Elle n’en voulait pas. Elle aimait l’idée de rentrer chez elle et de découvrir, en différé, ce que le monde avait voulu lui dire.

 

Ce soir-là, le voyant clignotait. Un de ses sourcils se leva de surprise.

Lucie sourit. Peut-être était-ce sa mère ou Camille, sa meilleure amie, avec qui elle avait voulu dîner hier soir avant de décommander, trop fatiguée.

 

Elle appuya sur le bouton.

Un bip. 

Puis la voix synthétique, légèrement nasillarde, annonça :

Vous avez un nouveau message. Aujourd’hui, à quatorze heures cinquante-trois.

 

Lucie fronça les sourcils. 14h53 ? C’était précis et surtout, pas l’heure habituelle pour sa mère, ni pour Camille qui, alors, se trouvait elle aussi au bureau.

Le message démarra par une sorte de profonde respiration qui lui fit presque peur

Suivie par un souffle court, comme si la personne avait hésité, une voix commença, hésitante.

Une voix de femme. De vieille femme, très vieille même d’après le tremblement que Lucie perçut au premier mot.

- Blanche…dit la voix.

Lucie resta immobile.

- Électricité…

Les mots se suivaient sans ordre, sans verbe, uniquement rythmés par un silence sali comme un vieux disque.

La voix reprit lente, posée, presque douce.

- Panne…

Lucie sentit un frisson lui parcourir la nuque.

- Communauté…, poursuivit la voix.

La jeune femme ne comprenait rien, ouvrant la bouche comme si cela pouvait l’aider à mieux entendre la vieille dame qui semblait parler dans un mégaphone à l’autre bout de la ville.

- Polygamie…dit enfin la vieille dame.

Silence. Le clic de fin annonça la fin de l’enregistrement.

 

Lucie resta plantée devant l’appareil, le doigt encore posé sur le bouton. 

Elle ne savait pas quoi penser et, par réflexe, réécouta le message.

Une fois. 

Deux fois.

Son dos frissonna, de froid, de peur ou des deux.

Cette respiration… L’hésitation du premier mot, ça n’avait rien de menaçant mais c’était si troublant et incohérent qu’un malaise lui noua la poitrine.

Une vieille dame, une inconnue qui appelait à 14h53 pour dire cinq mots dont elle n’avait d’ailleurs pas l’air sûre. C’était une erreur.

 

Lucie finit par hausser les épaules. 

Ça arrivait.

 

Elle effaça le message. 

Le voyant s’éteignit. 

Elle se fit à manger, mit un peu de musique, relut quelques pages d’un roman qu’elle avait commencé la veille, puis se coucha.

Elle ne pensait déjà plus au message.

 

 

Lucie retrouva Camille le lendemain midi, c’était leur rituel de filles du jeudi comme elles en parlaient. Elles s’étaient données rendez‑vous dans leur petit restaurant italien près du bureau, un endroit où les serveurs leur demandaient comme d’habitude ? Camille arriva essoufflée, les joues rosies par la course et par l’excitation qui la portait depuis quelques semaines.

 

- Tu ne vas pas me croire, lança-t-elle en s’asseyant à peine, j’ai passé la nuit chez Thomas. Je te jure, ce mec est… enfin bref, je t’expliquerai.

 

Lucie sourit. Camille parlait vite, avec les mains, comme si chaque phrase devait absolument sortir avant la suivante. Elle évoqua la soirée, les rires, les verres de vin, la manière dont Thomas l’avait regardée en lui disant qu’il n’avait jamais rencontré quelqu’un comme elle. Lucie l’écoutait, attentive, heureuse pour elle. Ce fut lorsque Camille évoqua, en riant, le fait que Thomas avait un charme presque dangereux, tu vois ? Le genre de mec qui pourrait te faire accepter la polygamie sans que tu t’en rendes compte…, que Lucie sentit son cœur se contracter.

Elle posa sa fourchette, un peu trop brusquement.

 

- Ça va ? demanda Camille, surprise.

Lucie hésita. Elle ne voulait pas paraître étrange, ni inquiéter son amie pour rien. Mais le mot tournait dans sa tête, comme un écho trop net pour être ignoré.

- Hier soir… j’ai reçu un message bizarre sur mon répondeur.

 

Camille leva un sourcil, intriguée.

- Bizarre comment ?

 

Lucie chercha ses mots. Elle ne voulait pas dramatiser, mais elle ne voulait pas non plus minimiser ce qu’elle avait ressenti.

- Une vieille dame… Une voix très âgée. Elle a dit… quelques mots. Juste des mots. Sans phrase. Sans logique.

- Et ?

- Et rien…Blanche. Électricité. Panne. Communauté. Polygamie.

Camille éclata de rire.

- On dirait un tirage au sort dans un chapeau.

Lucie sourit sans se sentir pleinement rassurée.

- Oui… peut-être. C’était sûrement une erreur. Une dame qui s’est trompée de numéro.

- Bien sûr que c’est ça. Tu sais bien comment sont les gens âgés avec les téléphones. Ma grand-mère a appelé trois fois le vétérinaire en croyant parler à ma mère !

Lucie sourit vraiment à l’anecdote. Elle hocha la tête.

Elles parlèrent d’autre chose. Camille reprit son récit, évoqua les épaules de Thomas, son parfum, sa manière de lui tenir la main. Lucie l’écoutait, mais une partie d’elle restait suspendue à ce mot, polygamie, qui avait surgi au milieu d’une conversation légère comme un rappel involontaire.

La journée passa bien que Lucie eût l’impression d’y nager en eaux troubles. Elle sentait cet inconfort, ce souci qu’on oublie et qui revient quand se demande ce qui nous tracasse. Elle voulut rentrer plus tôt, pour être certaine.

Elle ouvrit rapidement la porte de son appartement et passa la tête afin que son corps ne lui grille pas la politesse.

Le voyant rouge clignotait. Son cœur, qui battait fort, fit un bond dans sa poitrine.

 

Elle resta immobile quelques secondes, la main encore sur la poignée.

Elle s’approcha lentement, tout habillée sans avoir même fermé la porte derrière elle. Son sac toujours en bandoulière, elle appuya sur le bouton.

Annonce. Même heure.

Le message démarra.

Même respiration. Même souffle. Même voix tremblante et mêmes mots.

Lucie recula d’un pas, comme si la voix pouvait la toucher. Son ventre se noua et elle sentit une sueur froide lui glisser dans le dos.

Puis le silence.

Le même silence.

La même durée.

Le même clic final.

Lucie resta debout, incapable de bouger. Ce n’était plus un évènement étrange ni une erreur. Il ne s’agissait plus d’une vieille dame perdue. Et surtout, pour la seconde fois, c’est son numéro qui était appelé.

Elle sentit la peur monter, lentement, une peur qui ne venait pas du message lui-même, mais de ce qu’il impliquait.

Elle pensa à Camille. À sa mère.

À qui pouvait-elle parler de ça ?

Qui la croirait ? Qui comprendrait ?

Elle se sentit soudain très seule dans son studio. Après avoir effacé le message, elle resta longtemps debout, sans allumer, à écouter le silence de son appartement.

 

 

La nuit qui suivit fut courte. Lucie s’était couchée tard, incapable de trouver une position qui apaise son corps. Elle avait éteint la lumière, puis l’avait rallumée, puis éteinte de nouveau, comme si l’obscurité pouvait changer de texture selon son humeur. Yeux ouverts ou fermés, se retournant sans cesse, elle ne put arrêter la boucle de cette voix et des mots qui tournèrent sans fin Blanche. Électricité. Panne. Communauté. Polygamie.

Elle finit par s’endormir, d’un sommeil léger, traversé de rêves sans forme, où elle marchait dans des couloirs trop longs, où des portes s’ouvraient sur des pièces vides, où une voix l’appelait sans qu’elle puisse la voir. Elle se réveilla plusieurs fois, le cœur battant, persuadée d’avoir entendu son répondeur se déclencher. À chaque fois, elle se levait, vérifiait, et ne trouvait que le silence.

 

Le matin, elle se sentit vaseuse, se prépara mécaniquement et attrapa un café sur le chemin du bureau. Camille la rejoignit dans l’ascenseur, radieuse, encore pleine de son histoire avec Thomas. Lucie fit semblant de suivre, hochant la tête, souriant quand il fallait. À plusieurs reprises dans la journée, elle crut entendre la voix de la vieille dame dans le bourdonnement du bureau. Elle secouait alors la tête, se força à se concentrer, mais l’impression revenait, tenace.

 

Vers seize heures, elle se surprit à regarder l’horloge du bureau. 14h53 était passé depuis longtemps. Elle se demanda si… ne put attendre, prétexta une migraine et rentra tôt, de nouveau.

 

Le voyant rouge clignotait.

Elle sentit une vague de chaleur lui monter au visage, suivie d’un froid immédiat. Elle prit le temps de se défaire de ses affaires.

Elle appuya sur le bouton.

Tout, absolument tout se déroula de la même manière.

Lucie resta immobile, les bras le long du corps, incapable de respirer normalement. Elle avait l’impression que la pièce s’était rétrécie autour d’elle, que les murs s’étaient rapprochés d’un souffle. Elle se sentait observée, mais par quoi ? Par qui ? Elle n’en savait rien.

Elle fit quelques pas dans son studio, ouvrit la fenêtre pour respirer l’air du soir. La rue était calme. Elle resta là un moment, les bras croisés, à écouter les bruits lointains de la ville. Quelqu’un voulait jouer. Ok, elle jouerait. Si ce n’était que cela, elle y arriverait. Le pire serait de paniquer car c’était certainement ce qui était attendu.

Elle referma la fenêtre, se tourna vers le répondeur. Elle aurait pu le débrancher, le jeter, le réduire au silence. Mais elle aurait gagné. Et surtout, elle voulait savoir, comprendre.

Elle effaça le message, comme la veille.

Le voyant s’éteignit. Il se rallumerait, elle le savait maintenant.

 

Elle resta longtemps les yeux ouverts, à fixer le plafond, à écouter les bruits de son immeuble. Soudain, elle se redressa. Blanche. Elle s’était dit qu’il s’agissait d’une couleur. Et si c’était un prénom ? Était-ce le prénom de la vieille dame ?

 

 

Lucie se réveilla au petit matin avec la sensation de n’avoir pas dormi. Elle resta un moment immobile, les yeux ouverts sur le plafond, sans savoir si elle avait rêvé ou si quelque chose l’avait tirée du sommeil.

Elle se leva, se fit un café, appela Camille en espérant que son amie répondrait. Elle tomba sur son répondeur et y laissa un message court. Elle ne viendra pas aujourd’hui, alitée et fiévreuse. Elle n’était pas fière de tricher mais elle voulait en avoir le cœur net.

Blanche. La communauté… Était-ce possible ?

Elle ne finit pas son café, regarda avec menace son horloge qui refusait d’aller plus vite et enfin, à neuf heures, attrapa son manteau et sortit.

 

La bibliothèque municipale n’était pas loin. Elle y allait rarement depuis qu’elle travaillait, mais ces lieux gardaient pour elle l’odeur de son adolescence.

Elle marcha lentement entre les étagères, effleurant du bout des doigts les dos des livres. Elle ne lisait pas les titres mais les noms des auteurs. Soudain, elle s’arrêta.

Un livre dépassait légèrement, comme si quelqu’un l’avait reposé trop vite. Une couverture blanche, un titre en lettres noires.

Elle sentit son cœur se serrer avant même de lire.

« Barjavel - Ravage. »

 

Elle resta immobile, le souffle court. Elle n’avait pas pensé à ce livre depuis des années.

Elle l’avait lu adolescente, un été où elle dévorait tout ce qui lui tombait sous la main.

Barjavel fut un coup de cœur qui l’avait amené à tout lire de lui. .

Elle prit le livre qui lui parut plus léger qu’elle ne l’aurait cru.

Assise rapidement à une table, elle l’ouvrit et le balaya rapidement. Elle se souvenait de l’histoire. Elle cherchait des mots particuliers, scruta, revint en arrière balaya des pages, prit des notes. Son estomac lui indiqua l’heure du déjeuner et bientôt, l’heure du diner. Elle ne prit garde à aucune d’elles.

 

…l’effondrement brutal de la civilisation moderne suite à la disparition totale de l’électricité… François, un jeune chimiste … il décide de quitter la ville pour rejoindre sa famille à la campagne. En chemin, il croise Blanche, son amie d’enfance, et Jérôme, un riche industriel dépassé par les événements.

…  François fonde une nouvelle société déconnectée de la technologie…Il guide le groupe jusqu’à un lieu isolé où ils peuvent recommencer à zéro… Là, il réussit à rebâtir une communauté agricole… François fonde une société sans technologie, basée sur des valeurs rurales et un mode de vie quasi-féodal… organisation patriarcale stricte… polygamie autorisée pour assurer la pérennité du groupe…

 

Quand elle leva les yeux, dix heures étaient passées qu’elle n’avait interrompues que par des aller-retours aux toilettes et au distributeur d’eau.

Durant des heures, les mots lui sautèrent au visage. Ils y étaient tous.

Comme des balises.

Elle sentit une chaleur monter dans sa poitrine, suivie d’un vertige.

Ce n’était pas possible, pas rationnel, pas… réel.

Elle referma le livre, le garda entre ses mains un moment, comme si elle espérait qu’il lui parla.

La bibliothèque était maintenant silencieuse, elle se leva, reposa le livre à sa place, et sortit.

Dehors, la lumière annonçait la soirée et son ventre gronda de faim. Elle prit une pointe de pizza qu’elle mangea à la hâte, sans s’arrêter, pour rejoindre son appartement. Elle espérait…

Le voyant rouge clignotait.

Vous avez un nouveau message. Aujourd’hui, à quatorze heures cinquante-trois.

Elle ferma les yeux.

Elle pensa au futur en entendant la voix, cette voix… Elle la connaissait… Et ce fut comme une évidence. Comment avait-elle fait pour ne pas s’en rendre compte ?

La peur l’avait rendue aveugle et sourde.

Le silence s’installa.

Cette voix.

Elle réécouta pour n’écoutait qu’elle. Elle parla par-dessus, au même rythme.

Elle tomba assise au sol, comme sonnée.

Et si…

 

Elle s’était faite confiance et se prévenait.

D’un futur qui ressemblait à celui du roman.

© 2025 - @Michael Camardese

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