
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
Fragrance
Il y a des choses qu'on ne choisit pas de remarquer. Elles s'imposent, comme une main invisible qu’on sent posée sur l'épaule dans le noir bien qu’elle n’existe pas. Pourtant, la pression existe, elle est présente.
La première fois, j'avais onze ans.
C'était un matin de novembre, un jeudi, jour détestable dont je me souviens car c’était celui des lentilles à la cantine et que je détestais les lentilles. Je marchais vers l'école, le cartable toujours trop lourd et les mains dans les poches. Les platanes étaient en train de perdre leurs dernières feuilles, elles tombaient en plaques, comme une peau qui se défait.
Et soudain, une odeur.
Elle n'était pas là l'instant d'avant. Elle n'avait pas monté graduellement, comme font les odeurs de cuisine ou de pluie que l’on voit tomber. Elle était apparue, pleine, entière, comme si l'air avait changé en une fraction de seconde. Une fragrance de terre mouillée et de quelque chose de plus dur dessous. Du métal, ou du fer peut-être, ce goût un peu bizarre qu'on a dans la bouche quand on se mord la joue.
Je m'étais arrêté sans savoir trop pourquoi. Mon corps avait décidé avant moi.
Je regardai la rue, rien n'y avait changé. Un chien aboyait toujours au loin, une femme tirait un caddie à roulettes sur le trottoir d'en face. Le ciel était blanc, presque gris.
Je restai immobile quelques secondes, à respirer lentement, les narines légèrement dilatées, avec cette sensation étrange de vouloir retenir quelque chose qui allait partir. Puis l'odeur se dissipa, aussi nettement qu'elle était venue.
Je repris mon chemin, sans rien faire de particulier d’après mon souvenir.
Deux heures plus tard, pendant la récréation, un camarade tomba dans la cour. Ce fut comme la chute d’une figue mure de son arbre. Arnaud tomba de sa hauteur, d’une chute longue, molle, le genre de chute où le corps ne cherche pas à se rattraper. Il resta au sol, les yeux ouverts, et ne répondit pas quand on l'appela. On apprit plus tard que son cœur avait eu un moment d'absence. Rien de grave, dirent les adultes plus tard. Il resta absent un moment puis la vie reprit, puisque la mort venait de rater son coup.
Je n'avais pas fait le lien.
Ce fut la deuxième fois qui m'y força.
J'avais quinze ans. L'odeur m'avait trouvé dans le couloir de notre appartement, un soir vers dix-neuf heures. Terre et métal, de nouveau. Je l’avais oubliée mais la reconnus immédiatement. Cette fois elle fut plus dense, presque poisseuse, comme si l'air avait une épaisseur invisible et visqueuse. J'étais sorti de ma chambre, persuadé que quelque chose brûlait dans la cuisine. Rien. Ma mère épluchait des pommes de terre alors que mon père lisait dans le salon. Tout était normal.
Le lendemain matin, le téléphone sonna. Mon grand-père était mort dans son sommeil, la veille au soir.
Je m'assis sur mon lit et je restai longtemps sans bouger.
Je ne dis rien à personne. Qu'aurais-je dit ? Que l'air m'avait prévenu ? On m'aurait regardé avec cette douceur condescendante qu'on réserve aux enfants qui confondent coïncidence et signe. Mais bon… si ça peut les aider à accepter le deuil, comme l’avait dit à ma mère une autre maman à l’école au sujet de la mort de son père.
Mais je savais que non.
Je le savais de la même façon qu'on sait qu'on est observé avant de voir qui regarde.
Alors je gardai ça pour moi. Et j'attendis.
J'appris à vivre avec cette attente comme on cohabite avec une allergie ou une peur du vide en l'intégrant à son quotidien pour en faire une part de soi.
Je devins quelqu'un d'attentif. Attentif et discret, un peu distant parfois et je finis par développer des habitudes olfactives presque malgré moi.
Le matin, juste après le réveil, j'ouvrais la fenêtre et je respirais lentement, comme un œnologue cherche dans un verre ce que le raisin a gardé de la terre. Je ne cherchais rien de précis, je vérifiais simplement que l'odeur n'était pas là.
Qu'aujourd'hui serait un jour ordinaire.
La plupart du temps, elle n'était pas là.
Elle revenait toujours sans prévenir, pleine et entière, terre mouillée et métal. Je m'arrêtais alors dans ce que je faisais, stylo en suspension au-dessus d'une feuille, fourchette à mi-chemin, phrase abandonnée en plein milieu, et j'attendais.
Je pris l’habitude de noter les heures, les endroits et l’intensité qui régnait. Tout fut consigné dans un carnet, gardé sous mon matelas comme d'autres gardent un journal intime ou de l'argent caché.
L'odeur durait rarement plus de quelques minutes et parfois, à peine quelques secondes. Quand elle partait, je reprenais ma vie en sachant que dans les heures ou les jours qui suivaient, quelque chose se briserait quelque part.
Ce fut un pêle-mêle. Un accident de voiture sur la nationale, trois blessés. Une explosion dans une usine à la périphérie de la ville, un mort. L'incendie d'un immeuble un dimanche matin, quatre familles à la rue, un vieillard hospitalisé pour inhalation. Une noyade dans le lac municipal, un enfant de sept ans qu'on avait retrouvé trop tard.
Je consignais tout et toujours de la même façon. Le drame, la date, le délai entre l'odeur et l'événement. La corrélation passa d’étrange à troublante puis de troublante à régulière.
Je n'étais pas devin, ne voyais rien et ne savais pas quel drame viendrait, ni où, ni pour qui. Je recevais juste ce signal, cette odeur primitive, presque géologique et je savais que le monde était sur le point de se fissurer à un endroit.
Pendant des années, je ne fis rien de cette information. Que pouvais-je faire ? Appeler la police pour leur dire que l'air sentait le métal ? Me poster au coin des rues en scrutant les visages ? Je n'étais pas un héros et n’en avais ni l’âme ni l’envie. J'étais simplement quelqu'un qui sentait une odeur pour laquelle il n’avait pas le mode d'emploi.
Alors j'observais, je consignais et continuais à vivre.
Ce qui changea et quand, je ne peux pas le dater précisément. Ce n'est pas comme si un matin j'avais pris une décision. Ce fut plus lent que ça, plus sournois. Une accumulation de petites choses, de petits glissements.
Ce que je peux dater, c'est le moment où je compris que l'odeur ne m'était pas seulement annoncée, elle m'était offerte.
J'avais trente-deux ans. Une période calme, sans événement particulier. Mon job tournait, j’avais un appartement très convenable et fréquentais une femme que j'aimais à moitié et qui m'aimait de même, ce qui nous convenait à tous les deux sans que ni l'un ni l'autre ne l'admette. Mes week-ends se déroulaient dans une morosité terne.
Plusieurs semaines passèrent sans l’odeur.
Je ne l'avais pas remarqué tout de suite. Mais un soir, en rouvrant mon carnet, je vis que la dernière entrée datait de vingt-six jours. Un mois d'un calme que je n'aurais pas su distinguer de la sérénité si je n'avais pas senti, pour la première fois, que quelque chose manquait.
Je pris peur sans savoir pourquoi.
Je refermai le carnet, me levai et me fis du thé que je ne bus pas.
Le manque.
Je restai debout dans ma cuisine, les deux mains à plat sur le plan de travail, et je me demandai depuis quand une odeur de catastrophe était devenue une présence rassurante pour moi, depuis quand son absence me faisait craindre de vivre le vide.
Je n'avais pas de réponse.
Je me remis à attendre, sans trop savoir pourquoi. Avant, l'attente était passive car l’odeur se rappelait régulièrement à moi. Je vivais, et l'odeur survenait. Maintenant je me tendais corporellement vers elle, pour l’appeler quand elle me manquait.
Les semaines passèrent et l'odeur revint enfin, deux fois en un mois, et je sentis un soulagement que je n'aurais pas pu expliquer sans avoir honte. Je notai les drames dans mon carnet avec la même régularité ; un effondrement de balcon, deux blessés graves ; une collision ferroviaire à deux cents kilomètres, bilan provisoire de sept morts. Je lisais les dépêches avec une attention que j’associais encore à de la curiosité.
Je sentais pourtant que ma manière de lire évoluait. Je ne cherchais plus à comprendre le lien entre l'odeur et l'événement, je cherchais à retrouver l'odeur dans les mots. À la sentir encore, par procuration, dans les détails des articles. L’heure, les circonstances, la façon dont les témoins décrivaient l'instant d'avant que j’assimilais sans peine en me remémorant la perception olfactive qui m’avait saisi. Rien ne laissait présager, telle était la phrase qui revenait le plus souvent les articles.
Rien ne laissait présager.
Bien sûr que si pour des gens comme moi. Ou, qui savait alors, que pour moi ?
Je commençai à sortir différemment, plus longuement, à des heures inhabituelles comme un prédateur. Je marchais dans des quartiers que je ne connaissais pas, dans des rues un peu en retrait, dans ces zones de la ville qui ne sont ni le centre ni la périphérie, ces endroits sans qualité particulière où les choses peuvent arriver sans que personne ne soit vraiment là pour les voir. Je ne savais pas ce que je cherchais.
Ou plutôt, je savais très bien, mais je ne me le disais pas encore.
Sophie, la femme que j'aimais à moitié, le remarqua. Elle ne dit rien pendant plusieurs semaines, ce qui était sa manière à elle de me le partager. Un soir, alors que je rentrais tard sans raison valable, elle me demanda simplement si j'allais bien. Il n’y avait aucune inquiétude dans sa voix, juste cette précision chirurgicale qu'ont certaines personnes pour poser la bonne question au mauvais moment.
Je lui dis que oui.
Elle me regarda une seconde de trop, puis retourna à son livre.
Nous nous séparâmes trois semaines plus tard, d'un commun accord et sans drame ce qui me parut, sur le moment, presque dommage.
Mais je n’avais rien senti préalablement, ce fut donc juste, ainsi.
Seul, j'eus davantage de liberté pour mes errances nocturnes. Je ne me couchais plus avant minuit, parfois deux heures du matin. Je rentrais les narines fatiguées d'avoir cherché, avec dans la poitrine ce mélange de frustration et d'espoir que je reconnaissais maintenant pour ce qu'il était.
Une dépendance.
Le mot me traversa un soir de janvier, sous une pluie fine qui rendait le bitume phosphorescent. Je m'arrêtai sous une enseigne éteinte et le laissai s'installer. Une dépendance. Pas à une substance ni à une personne mais à un signal. À cette promesse que le monde allait souffrir et que j'en serais, l'espace d'une minute, le seul témoin averti.
Ce qui me manquait, je le compris alors, ce n'était pas l'odeur elle-même. C'était ce qu'elle faisait de moi pendant ces quelques secondes. Quelqu'un à qui le monde parle dans une langue que les autres n'entendent pas.
Sans elle, j'étais comme tout le monde.
Et être comme tout le monde, je le réalisai durant cette nuit pluvieuse, m'était devenu insupportable.
Je rentrai chez moi, sortis mon carnet et le relus depuis le début, lentement, page après page, avec une attention nouvelle. Je n’étais plus habité par la vigilance du témoin mais par celle de quelqu'un qui cherche une faille, un angle, une possibilité.
Un enquêteur de drames.
Ce qui prit forme en moi alors, je ne l'écrivis pas mais le laissai s’épanouir sans le juger.
Et si je n'attendais plus ?
La question mit plusieurs mois à devenir une réponse.
Je ne me levai pas un matin avec un plan qui aurait rendu ma vie trop simple, je risquais de me perdre. Ce fut encore une accumulation de recherches anodines au début, le genre qu'on peut justifier par la curiosité.
Puis mes explorations furent moins anodines, j’entamais des lectures techniques que je finissais tard le soir avec la même concentration appliquée que j'avais mise, enfant, à comprendre pourquoi les feuilles tombaient en automne.
Je travaillais dans le traitement des eaux depuis quinze ans. Pas par vocation, je me disais que c’était le fruit du hasard, naïf et myope que j’étais.
Quinze ans font une compétence, et une compétence fait une possibilité.
Je savais comment les réseaux fonctionnaient. Je savais où les surveiller, où les corriger, où les fragiliser. Je savais ce qu'on y introduisait et en quelle quantité, et je savais donc, par extension, ce qu'on pourrait y introduire d'autre sans que les capteurs standard ne le détectent immédiatement.
Pas indéfiniment, les anomalies finissent toujours par remonter, mais suffisamment longtemps pour que les effets commencent à se faire sentir en aval.
Suffisamment longtemps pour que des gens, quelque part dans la ville, tombent malades sans comprendre pourquoi. Cela commencerait d’abord par des nausées, des maux de tête, puis des enfants fiévreux qu'on emmènerait aux urgences en pensant à un virus saisonnier.
Des drames mous, sans image forte, sans moment précis, mais des drames quand même.
Une dramaturgie diffuse, silencieuse, à épisodes et suffisamment qualitative pour me nourrir.
Je choisis un soir de mars, un mardi, sans raison particulière sinon que ce jour-là l'odeur n'était pas venue depuis dix-neuf jours et que le manque était devenu une douleur physique, sourde, logée quelque part entre les épaules et la nuque.
Je pris ce que j'avais préparé.
Vêtements de travail, badge et gants, mon costume quotidien me permis de me sentir, et à juste titre, dans une de mes journées normalement anormales. Je n'avais pas besoin de forcer quoi que ce soit, j'avais les accès, les codes et la légitimité d’agir.
C'est ce qu'il y a de propre dans ce genre de geste. Aucune effraction, pas de violence visible, un blanc-seing donné par la vie pour pouvoir l’ôter par ailleurs. Je n’étais que moi, né pour cela.
Je n’eus à rester que vingt minutes sur place avant de poursuivre ma journée telle qu’elle fut la veille et telle qu’elle serait le lendemain.
En repartant, je remontai le col de ma veste. La nuit était froide et claire, le genre de nuit qui rend les choses très précises. Les contours des toits se démarquaient dans un contraste que les halos des réverbères accentuaient, le bruit de mes pas sur le trottoir mouillé résonnait dans les ruelles vides.
Je respirais lentement, presque avec méthode, ça ne devait plus tarder.
Et puis.
Elle fut au rendez-vous.
Terre mouillée et métal. Pleine, entière, immédiate, plus forte que toutes les fois précédentes, ou peut-être seulement différente, chargée d'une densité nouvelle que je ne savais pas encore nommer. Elle enveloppa tout, le froid, la rue, le bruit de la ville au loin, et pendant quelques secondes je n'existai plus qu'à travers elle.
Je fermai les yeux. Evidemment, ça en faisait des foyers toute cette flotte.
Je ne pensai pas aux gens ni aux enfants fiévreux, ni aux urgences, ni aux médecins qui chercheraient une explication logique à quelque chose qui n'en aurait pas tout de suite. Je ne pensai à rien de tout ça parce que l'odeur occupait tout l'espace disponible et que dans cet espace, il n'y avait de place que pour elle et pour moi.
Ma came et moi.
Pour la première fois depuis des mois, j'étais complet.
Je rouvris les yeux.
La rue était toujours là, ordinaire, indifférente. Une fenêtre éclairée au troisième étage d'un immeuble en face, une silhouette derrière le rideau, quelqu'un qui ne dormait pas encore. Je me demandai un instant si cette personne avait un carnet sous son matelas. Si elle aussi attendait quelque chose que les autres ne pouvaient pas sentir.
Probablement pas.
L'odeur commença à se dissiper, comme toujours, comme elle l'avait toujours fait.
Je restai encore un moment immobile sur le trottoir, les narines légèrement dilatées, à retenir ce qui restait.
Ce qui restait.
Ce n'était pas tout à fait la même odeur qu'avant. Ou c'était la même, mais avec quelque chose en plus, une note que je n'avais jamais perçue dans les fois précédentes.
Quelque chose qui ressemblait, très légèrement, à de la cendre.
Je sortis mon carnet de ma poche. J'y écrivis la date, l'heure, l'intensité.
Je m'arrêtai, le stylo en l'air, et regardai longtemps la page sans rien écrire d'autre.
Dans la case réservée au drame, je ne mis rien.
Pas encore.
