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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

L'attente

 

Paul avait quarante-deux ans et traînait la conviction diffuse qu'il était en train de rater quelque chose.

Pas sa vie, car elle était plutôt correcte. Il possédait un appartement confortable dans le onzième arrondissement, avait eu deux enfants qui allaient bien malgré le divorce et son activité de conseil aux entreprises lui permettait de vivre sans compter. Pas richement mais sans compter. Copains fidèles, santé satisfaisante, il jouissait encore d’un physique qui plaisait et ce, sans l’entretenir à l’excès. Globalement, il ne manquait rien dans l'inventaire social du cadre moyen.

 

C'était précisément son problème existentiel.

 

Quand tout est là et que quelque chose semble manquer malgré tout, il est compliqué d’expliquer ce qui manque. On tourne autour, on essaie des choses. Paul le prenait ainsi et s’était dit…peut-être le padel, la moto, la guitare…et puis non, tout cela l’avait lassé aussi à un moment ou à un autre.

Ses deux grands ados, Léa et Tom, le regardaient parfois avec cet œil particulier qu'ont les adolescents pour les adultes qu’ils ne comprennent plus vraiment. C’était un mélange d'affection et d'incompréhension légère, comme si leur père était une version inachevée de ce qu'un père devrait être. Paul le sentait sans pouvoir y remédier. On ne peut pas feindre d'avoir trouvé quand on n'a pas trouvé, il n’y était pour rien, au fond.

 

Le soir du bowling, il n'avait pas particulièrement envie d'y aller.

C'était Matthieu qui avait organisé, c'était son rôle dans le groupe depuis vingt ans. Il proposait, réservait, rédigeait les messages WhatsApp pour y relancer les indécis. Aucun groupe de copains ne fonctionne sans un Matthieu.

Paul avait répondu oui par habitude, parce que c'était plus simple que de trouver une raison de dire non et parce que rester seul dans son appartement, un vendredi soir, n'était pas non plus ce qu'il voulait.

Ils étaient cinq à se retrouver ainsi régulièrement. Deux parties, des bières entre les deux, le genre de soirée qui fait du bien sans laisser de souvenir particulier. Paul avait joué correctement, de son agilité médiocrement confortable qui fait le job. Il avait ri aux blagues de Matthieu, écouté Sébastien parler de son nouveau projet immobilier et répondu aux questions obligatoires sur les enfants. Oui ils allaient bien, oui ils étaient chiants et oui, c’était cool que ce soit la semaine de garde de leur mère.

 

Vers vingt-deux heures il était sorti fumer même s’il avait officiellement arrêté la cigarette quatre ans plus tôt. Mais bon, parfois, il lui arrivait encore d'en griller une dehors, sorte de nostalgie d'une ancienne époque.

 

L'homme était là.

 

Appuyé contre le mur d'en face, dans la zone d'ombre entre deux réverbères. Jean noir, baskets noires, sweat à capuche noire remontée malgré une température qui ne le justifiait pas. Il ne faisait rien, pas de téléphone, pas de cigarette, pas l’attitude de quelqu'un qui attend quelqu'un.

Encore que, si, finalement. Il incarnait l’attente de quelque chose que Paul ne comprenait pas.

Il alluma sa cigarette sans le quitter l’homme des yeux.

 

Il était quasi impossible de voir son visage. La capuche créait une ombre qui interdisait à toute lumière s'y aventurer. Paul distinguait des traits, vaguement, sans pouvoir les assembler en quelque chose de précis. Un visage qui résistait à être regardé.

 

L'homme traversa la rue, Paul se figea, incapable de bouger. Putain… dit une voix en lui. L’homme avança d’une allure tranquille, de celui qui sait que vous ne partirez pas. Il s'approcha de Paul et s'arrêta à distance raisonnable, pas celle d’une agression.

Il tendit une carte.

Pas un mot, pas un sourire. Juste une carte, tenue entre deux doigts, offerte avec le naturel de quelqu'un qui fait ça depuis très longtemps.

Paul la prit, incapable de contrôler ces gestes.  

 

La carte était blanche, sobre, presque trop, ne présentant qu’un numéro de téléphone.

Rien d'autre. Pas de nom, pas de titre, pas de logo.

 

- C'est quoi ? demanda enfin Paul qui se mit juste à respirer.

L'homme le regardait, du moins Paul avait la sensation d'être regardé, même si la capuche ne lui permettait pas de voir les yeux.

 

- Ce que tu cherches, dit l'homme.

Sa voix était monocorde, lisse comme une surface qui ne réfléchit rien. Elle ne portait aucune émotion ni modulation.

 

Paul ouvrit la bouche pour répondre.

L'homme avait déjà tourné les talons.

Il traversa la rue dans l'autre sens, du même pas tranquille, et disparut dans une ruelle adjacente sans se retourner. Paul resta sur le trottoir, la cigarette entre les doigts, la carte dans l'autre main, à regarder l'endroit où l'homme n'était plus.

 

La porte du bowling s'ouvrit derrière lui.

- T'es là ? cria Matthieu. On recommence une partie, tu viens ?

 

Paul regarda la carte une dernière fois.

- Ouais, dit-il. J'arrive.

Il glissa la carte dans la poche de sa veste et rentra.

 

Il pensa à la carte toute la nuit comme on pense à une conversation inachevée, à une phrase entendue dans le métro qui continue de tourner sans qu'on sache pourquoi elle a accroché. Il se retourna jusqu’à finir par rallumer son téléphone.

A deux heures du matin il se leva, alla dans la cuisine, but un verre d'eau debout devant la fenêtre et regarda la rue en bas, vide, ordinaire, les réverbères éclairant le bitume mouillé d'une pluie récente.

 

Il sortit la carte de la poche de sa veste, posée sur le dossier de la chaise.

Un numéro. Rien d'autre.

 

Il la retourna. Verso blanc, immaculé. Il l'approcha de la lumière de la cuisine, il n’y avait pas d'inscription en relief, pas d'encre invisible, pas de watermark. Juste ce numéro imprimé en caractères sobres sur fond blanc, le genre de carte qu'on peut faire faire en dix minutes dans n'importe quelle imprimerie en ligne pour quinze euros.

 

Ce que tu cherches…

Débile, dit-il à voix haute.

Il reposa la carte sur la table et retourna se coucher.

 

Le lendemain, samedi, il récupéra Léa et Tom pour le week-end. Il fit des crêpes le matin, un de ces rituels qu'il avait instaurés après le divorce pour donner aux retrouvailles une texture particulière, quelque chose qui leur appartiendrait, à eux trois. Tom mangea quatre crêpes sans lever les yeux de son téléphone. Léa lui parla d'un exposé sur la Première Guerre mondiale, d'une amie avec qui elle s'était disputée, d'un film qu'elle voulait voir. Paul écoutait, répondait, passait la spatule, et quelque part derrière tout ça la carte était là, posée sur la table de la cuisine, que personne ne regardait sauf lui.

 

L'après-midi, il emmena Tom à l'entraînement de foot et attendit sur le bord du terrain comme tous les pères, les mains dans les poches, à regarder son fils courir sans le voir vraiment. Il repensait en boucle à ce que l'homme avait dit… Ce que tu cherches…

La formule était absurde mais touchait dramatiquement à la réalité de sa vie. Comment quelqu'un qu'il n'avait jamais vu pouvait-il savoir ce qu'il cherchait alors que lui-même ne le savait pas ?

C'était du baratin d’une incroyable lucidité. Un combo impossible.

 

La journée avec les enfants passa avant de se conclure par la séance film / pizzas sur le canapé. Léa s'endormit avant la fin. Tom tint jusqu'au générique puis disparut dans sa chambre. Paul resta seul dans le salon éteint, la lumière de la rue filtrant par les rideaux, et son esprit tout entier tournait vers ce à quoi sa vie ressemblait ce moment précis. Une sorte de devoir parental et social confortable, silencieux, et vaguement insuffisant sans qu'il puisse dire en quoi.

 

Le dimanche passa sans qu'il reprenne la carte.

 

Le lundi matin, après avoir déposé les enfants chez leur mère, il s'installa à son bureau pour une journée de travail ordinaire. Appels clients, préparation d'un rapport, relance de factures en retard. A onze heures il fit une pause café et s'aperçut qu'il avait glissé la carte dans la poche de sa veste de travail sans s'en souvenir ou sans se l'avouer.

 

Il la posa devant lui sur le bureau.

La regarda.

Il compta les chiffres du numéro. Onze chiffres, un numéro de mobile français. Rien d'extraordinaire.

 

Il pensa à appeler Matthieu pour lui parler de l'homme puis y renonça. Matthieu dirait que c'était un narcotrafiquant. Il dirait…t'aurais pas dû prendre la carte, les mecs vendent ou recrutent comme ça aujourd’hui… et Paul aurait du mal à expliquer pourquoi il l'avait gardée deux jours au lieu de la jeter immédiatement. Matthieu dirait laisse tomber et il aurait probablement raison. Paul ne voulait pas qu'il ait raison pour l'instant.

 

Il rangea la carte dans le tiroir du bureau.

 

Ce soir-là pourtant, il chercha le numéro sur internet. Pages blanches, moteurs de recherche, annuaires inversés. Rien. Le numéro n'existait dans aucune base de données accessible, n'était associé à aucun nom, aucune entreprise, aucun commentaire d'utilisateur sur les sites qui répertorient les numéros indésirables. Comme si la carte avait été imprimée pour lui seul.

 

Le troisième jour, au matin, avant même le café, il prit son téléphone.

Il composa le numéro lentement, chiffre par chiffre, avec cette lenteur de quelqu'un qui laisse une dernière chance au bon sens de l'arrêter.

Le bon sens ne dit rien.

Il appuya sur appel.

 

Pas de sonnerie.

Ou plutôt, une fraction de sonnerie, à peine, le début du premier signal sonore immédiatement coupé par un déclic, comme si quelqu'un avait décroché avant même que le réseau ait eu le temps d'établir la connexion.

 

- Je t'attendais, dit la voix.

La même voix. Monocorde, plate, sans chaleur ni froideur. Paul la reconnut immédiatement et pas seulement la voix, mais quelque chose derrière, cette qualité particulière de présence qui résistait à être définie.

 

Paul ne répondit pas tout de suite. Il était debout dans sa cuisine, en pyjama, le téléphone contre l'oreille, et le soleil de ce matin de novembre qui entrait par la fenêtre avec une normalité presque offensante.

 

- Es-tu prêt ? demanda l'homme.

- Mais à quoi, bon sang ? dit Paul.

 

Un silence. Bref, mesuré, assourdissant.

 

- À rejoindre mes rangs, dit l'homme. Dans dix ans.

 

Paul sentit une goutte de sueur glacée lui descendre le long de la nuque, lentement.

 

- Vos… rangs, répéta-t-il. Quels rangs… C’est quoi ton délire mec ?

- C'est moi que tu cherches, dit l'homme. Ou plutôt l'endroit où je règne. Tu le sais depuis longtemps. Tu ne savais pas que tu le savais, mais tu le sais.

 

Paul ouvrit la bouche. Referma. Il venait d’appeler un fou dangereux. Un serial killer ou un truc du genre.

- Dis-moi juste oui, continua la voix, et tu auras les années les plus exceptionnelles dont ton espèce rêve. L'argent, sans limite ni condition. Des femmes, les plus belles, les plus entières. La gloire, la renommée, pas cette reconnaissance fadasse des influenceurs La vraie. Celle qui change la texture de chaque journée.

 

Un silence. Il reprit.

- Mais dans dix ans, jours pour jours après ton oui, je viendrai te chercher. Et tu deviendras un de mes sujets. Pour toujours.

 

La cuisine était silencieuse. Dehors un pigeon marchait sur le rebord de la fenêtre avec cette démarche saccadée et absurde des pigeons. Une voiture passa dans la rue. Quelqu'un, dans l'immeuble d'en face, ouvrit ses volets.

Paul se dit qu’il était en ligne avec un fou. Il décida de garder l’appel pour permettre aux gendarmes, ensuite, d’en tracer l’origine.

Le monde continuait, indifférent et précis.

 

- Quelle est ta réponse ? dit la voix.

  Cet appel est intraçable, Paul.

 

Un torrent de rivières froides se déversa le long de la colonne vertébrale de Paul qui ne put répondre.

Il posa le téléphone sur le plan de travail, l'écran vers le haut, le haut-parleur allumé. Il avait besoin de ses deux mains libres, sans savoir quoi en faire.

Mais il ne raccrocha pas, il s’en sentait incapable.

A l’autre bout du fil, l’homme restait silencieux.

Il se versa un café qu'il ne but pas, posa la tasse, croisa les bras, regarda le téléphone posé là entre la cafetière et le pot à crayons où Léa rangeait ses feutres quand elle dessinait ici.

 

- Vous êtes qui putain ? dit-il enfin.

 

Ce n'était pas une vraie question. Il savait que ce n'était pas une vraie question et l'homme le savait aussi.

- Tu le sais, dit la voix.

- Je veux vous l'entendre dire.

 

Un silence. Puis quelque chose qui aurait pu être un soupir d'impatience, mais qui sonnait comme de l'indulgence, la façon dont on supporte les exigences de forme quand le fond est déjà réglé.

 

- Je suis celui qui accueille ce qui ne peut plus être ailleurs. Celui que les hommes ont nommé de cent façons depuis qu'ils ont des noms pour les choses qui les dépassent. Choisis le nom qui te convient.

 

Paul regarda le pigeon sur le rebord de la fenêtre. Le pigeon le regarda aussi, brièvement, puis s'envola.

- Et vous faites ça souvent ? dit Paul.

  Distribuer des cartes à la sortie des bowlings.

Il se demanda comment il avait pu poser une question aussi nulle.

 

- Aussi souvent que nécessaire, dit la voix. Chaque époque a ses lieux. Avant c'était les carrefours, la nuit, sous la lune. Avant encore, les temples, les oracles. Aujourd'hui les parkings, les salles de sport, les couloirs des gares. Les hommes sont là où ils sont. Je viens là où ils sont.

 

Paul hocha la tête lentement, comme si ça se voyait.

- Et pourquoi moi ?

- Parce que tu cherches depuis assez longtemps. Ta vie Paul… Quelle tristesse, non ? Le padel, la moto, la guitare… ça m’a amusé. Mais il est temps.

 

Paul sentit son cœur se contracter dans sa poitrine.

 

- Les gens qui cherchent sans trouver, continua la voix, finissent par chercher plus loin. Jusqu'à moi. Vous arrivez tous, tôt ou tard. Certains mettent vingt ans. D'autres toute une vie. Toi, tu as mis quarante-deux ans. C'est raisonnable.

- Et si je dis non ?

 - Tu continues. Essaie le chant ou mieux… La danse, Paul. Les loosers font tous de la danse tôt ou tard. Autre chose ensuite. Et encore autre chose. Jusqu'à la fin, qui arrivera de toute façon, sans les dix années que je t'offre.

 

Paul resta silencieux.

 

Ce que l'homme décrivait, ces dix années, il ne résista plus à y songer. L'argent. Ne plus regarder les prix, ne plus calculer mentalement à la caisse, ne plus peser le pour et le contre avant une dépense. Les femmes, maintenant qu’il était libre. La renommée, être quelqu'un, exister pour les autres d'une façon qui déborde de soi.

Et puis après…

Il essaya d'imaginer l'après aussi. Sujet de quelque chose qu'il ne comprenait pas, dans un endroit qu'il ne pouvait pas visualiser, pour une durée qui dépassait tout ce que le cerveau humain est fait pour envisager.

 

- Qu'est-ce que ça veut dire, dit-il.

  …Devenir un de vos… sujets.

- Ça veut dire exactement ce que ça dit.

- C'est pas une réponse.

- C'est la seule réponse disponible, dit la voix. Ce que tu ne peux pas comprendre depuis là où tu es ne peut pas t'être expliqué depuis là où tu es. C'est une limite de ta position, pas de ma volonté.

 

Paul décroisa les bras. Prit sa tasse de café froid, en but une gorgée par réflexe, grimaça.

- Mes enfants…, dit-il.

- Quoi, tes enfants ?

- Dans dix ans. Léa aura vingt-cinq ans. Tom vingt-trois. Ils seront à peine adultes….

- Parce que ? Ils t’éclatent aujourd’hui ?

Ce fut comme une gifle. Paul ressentit un mélange de culpabilité, de honte, de devoir, de… Il ne savait plus trop en fait.

 

La voix attendait calme et Paul s’en rendit seulement compte alors, sans respiration. La voix n’inspirait pas, n’expirait pas.

 

- Tes enfants vivront leur vie, dit enfin l'homme. Comme ils l'auraient vécue de toute façon. Ni mieux ni moins bien. Cela ne les concerna pas.

 

Paul posa la tasse.

Il regarda par la fenêtre le ciel blanc de novembre, ce plafond que Paris se mettait au-dessus de la tête pour passer l’hiver.

Il pensa à quelque chose d'étrange, à la première fois qu'il avait tenu Léa dans ses bras, à la maternité. Son visage fermé et rouge qui n'avait encore aucune expression et qui était pourtant déjà elle, déjà toute elle. Il pensa à Tom qui dormait dans sa poussette avec les bras levés au-dessus de la tête, les poings fermés, comme quelqu'un qui se rend.

Il pensa à sa vie.

 

Pas l'inventaire, la vie elle-même. Le matin du café, les fins de semaine à attendre quelque chose qui ne venait pas, les cours de guitare abandonnés, la moto revendue, la certitude sourde que le meilleur était ailleurs sans savoir où.

 

La voix attendait.

Elle était très bonne pour attendre.

 

- Vous avez dit dix ans jours pour jours, dit Paul.

- Jours pour jours.

- A partir du oui.

- A partir du oui.

 

Paul ferma les yeux une seconde. Une seule.

Il les rouvrit.

- Ai-je du temps pour réfléchir ? Osa-t-il enfin.

- Non, dit la voix. Il n’y aurait pas d’après. Quand nous raccrocherons, le numéro n’existera plus. Tu ne me croiseras plus. Ta vie continuera sur sa lancée.

 

La cafetière émit un petit bruit de contraction thermique, ce son ridicule qu'elle faisait toujours en refroidissant. Le pot à crayons de Léa était là, avec ses feutres mal rangés, le rouge qui dépassait.

 

Paul regarda tout ça.

Il regarda sa cuisine qu'il ne regardait plus parce qu'il la connaissait trop… Les carreaux du mur, le réfrigérateur avec les dessins d'enfants encore collés dessus malgré leur âge, le calendrier des pompiers, la petite tache sur le plafond qu'il avait toujours prévu de repeindre…

Il se demanda si dans dix ans cette cuisine existerait encore.

Bien sûr qu'elle existerait. Les cuisines ne disparaissent pas. C'est lui qui ne serait plus là pour la voir s’il disait oui.

Il pensa à Léa à vingt-cinq ans. Il essaya d'imaginer son visage, adulte, avec cette façon qu'auraient ses traits de ressembler aux siens et à ceux de son ex-femme. Il essaya d'imaginer Tom à vingt-trois ans, grand probablement, avec peut-être la carrure de son propre père.

 

Il ne serait pas là pour voir ça.

Un jour ou l’autre, de toute façon, il ne serait plus là pour les voir eux et leur progéniture. La fin arriverait de toute façon, l’impermanence de la vie, c’était la seule réalité tangible de ce monde.

 

Quarante-deux ans à chercher sans trouver, ou dix ans pour tout avoir et découvrir.

Ce n'était plus une question de morale, elle avait quitté la pièce quelque part entre le premier silence de la voix et le bruit de la cafetière.

 

- J'ai une question, dit-il.

- Ta dernière, dit la voix.

- Les dix ans. Ils commencent quand exactement ?

- Au moment où tu dis oui.

- Ce matin ?

- Ce matin.

- Donc ce serait dans dix ans, un mardi de novembre.

- Un mercredi, dit la voix. Dans dix ans novembre commencera un mercredi.

 

Paul marqua une pause. La vitesse de réponse de la voix, l’absence de souffle… C’était inhumain.

Evidemment.

 

- Et les dix ans. Ça commence comment ? dit Paul.

- Ça commence, dit la voix. Les choses se mettent en place, progressivement, à un rythme qui ne t'écrasera pas. Tu n'auras pas à demander ni à forcer. Tu reconnaîtras les portes quand elles s'ouvriront.

- Et si je regrette ? dit-il.

- Tu n’as plus de question, dit la voix.

- Et si je regrette ?! Paul venait de crier.

 

Un silence.

- Le regret t’appartiendra, dit la voix.

 

Paul hocha la tête, perdu, totalement désorienté tant la voix prenait comme possession de son esprit, de sa capacité à penser, à réfléchir.

Il revit pourtant un jeudi soir, un cours de guitare où il avait appris à jouer les premiers accords de Wish You Were Here. Il avait trouvé ça beau malgré la maladresse, malgré les cordes mal pincées… Et si… Et s’il avait continué finalement ? Est-ce que le plaisir et l’envie ne se seraient pas durablement invités dans sa vie ?

Il regarda le téléphone sur le plan de travail.

Il repensa à ses enfants, à ses copains et à son ex-femme avec une tendresse un peu distante, comme on pense aux gens qu'on aime quand on sait qu'on va s'éloigner mais qu'ils iront bien.

 

Il prit le téléphone et le porta à son oreille.

 

L’homme avait attendu sans bruit et sans impatience.

Paul ouvrit la bouche.

Referma.

 

Dehors, un nuage passa devant le soleil de novembre et la cuisine s'assombrit légèrement, juste une seconde, juste assez pour que la lumière change de qualité et que les objets familiers, la cafetière, le pot à crayons, le calendrier des pompiers — semblent un instant appartenir à un autre monde que le sien.

 

Puis la lumière revint.

Exactement pareille qu'avant.

Il pensa non, dans sa tête.

 

- Oui, dit Paul.

© 2025 - @Michael Camardese

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