
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
Les silences
Il y a des objets qu'on achète sans savoir pourquoi. Pas par coup de cœur, ni par utilité mais pour une raison antérieure à la décision, une traction sourde qui précède la pensée.
C'est ce qui se produisit un samedi de mars au marché aux puces de la porte de Montreuil.
Je n'étais pas venu chercher un magnétophone. Pourtant ce Uher 4000 Report, boîtier aluminium, courroies intactes, molettes qui tournaient avec cette résistance précise qu'ont les mécanismes bien fabriqués m’a séduit. Le vendeur m’a dit qu'il fonctionnait, qu'il venait d'un vide-greniers.
Je donnai soixante euros sans négocier.
Je rentrai chez moi avec l'appareil sous le bras, dans le froid de ce samedi qui n’avait pas encore décidé s'il voulait pleuvoir.
La première bande était dans le boîtier, enroulée jusqu'au bout. Je la mis en lecture sans attente particulière. Un bulletin météo, une voix d'homme, années soixante-dix à en juger par les voyelles précédait de la musique. Ensuite rien. Je laissai la bande défiler jusqu'au bout et rangeai l'appareil sur l'étagère, entre les livres et une lampe que je n'utilisais plus.
L’appareil fonctionnait bien.
Pendant trois semaines, je n'y touchai pas.
Je l'avais acheté sur un coup de tête, comme d’autres choses qui s'installent progressivement dans un appartement sans trouver leur fonction, présences inutiles qu'on finit par ne plus voir.
Ce fut un dimanche soir de pluie qui me ramena vers le magnéto, plus par ennui que par curiosité. La pluie sur les vitres, la télévision que je n'avais pas allumée, ce genre de soirée sans forme. Je pris le carton de bandes qui était resté dans le couloir, posai l'Uher sur la table et recommençai.
C'est là que je l'entendis pour la première fois.
Entre deux enregistrements, un silence d'une dizaine de secondes, et dedans pas un bruit, mais quelque chose de plus subtil. Une présence dans la texture du souffle, le silence n'était pas tout à fait vide. Je rembobinai. Je réécoutai.
La bande soufflait. Et dans ce souffle, l'empreinte d'une voix. Pas des mots, pas encore, juste la forme d'une conversation.
Je pensai à la fatigue. Je posai le casque et allai me coucher.
Il me fallut plusieurs semaines et une douzaine de bandes pour admettre que ce n'était pas la fatigue.
Les voix étaient là, dans les silences, pas dans les enregistrements. Deux personnes parlaient de leur journée ici, une phrase inachevée là ou encore, un prénom sans contexte.
Le début d'une histoire qu'on n'entend jamais finir.
J'appris à les écouter avec une attention flottante, légèrement en retrait de peur que, si je les cherchais trop directement, elles se dérobent et se fondent dans le souffle.
Il fallait les laisser venir.
Je tins un carnet. Date d'écoute, provenance des bandes, position en minutes et secondes, transcription partielle. Certaines colonnes restaient vides. D'autres se remplissaient de fragments.
... pas ce soir, je t'ai dit.
... tu sais très bien ce que je veux dire.
... la clé est sous...
Je n'en parlai à personne. Qu'aurais-je dit ? Ce que j'entendais n'était pas démontrable. Ce n'était pas non plus quelque chose que je voulais partager, tels certains rêves, non pas parce qu'ils sont intimes, mais parce qu'ils perdent leur densité dans la traduction.
Je continuais à travailler, à voir les gens qu'il fallait voir. Le soir, je rentrais et j'écoutais. C'était un équilibre acceptable. Une vie ordinaire avec une sorte de petit plus dedans, quelque chose de discret que je gardais pour moi.
Pendant plusieurs mois, ce fut suffisant.
Marc travaillait dans le son depuis vingt ans. Perchman, puis monteur, maintenant il restaurait de vieilles bandes pour des archives et des musées. Je le connaissais depuis l'université, nous nous voyions quelques fois par an, le genre d'amitié qui résiste à l'absence parce qu'elle ne demande rien.
Je lui apportai une bande un soir de novembre, sous prétexte de lui montrer l'Uher, de savoir ce qu'il en pensait. Il examina l'appareil avec cette attention professionnelle qui lui était naturelle, vérifia les courroies, fit tourner les molettes, hocha la tête.
Je lui dis qu'il y avait des choses intéressantes sur certaines bandes.
Il mit le casque.
Il écouta le silence que je lui avais indiqué.
Il rembobina, réécouta, retira le casque.
— Elle est vide, celle-là. Tu voulais me montrer quoi ? dit-il posément.
Je dis que rien, que j'avais dû confondre avec une autre. Il haussa les épaules et on parla d'autre chose.
Je rentrai chez moi. Je remis la même bande, au même endroit.
La voix était là.
Une femme qui disait à quelqu'un de ne pas oublier de fermer la fenêtre du bureau avant de partir. Sept mots ordinaires dans sept secondes de silence. Je restai longtemps avec le casque sur les oreilles après que la voix se fut tue, à écouter le souffle de la bande vide, à me demander ce que ça signifiait que Marc n'ait rien entendu.
Je ne trouvai pas de réponse satisfaisante.
J'en cherchai une pendant plusieurs semaines, puis j'arrêtai de chercher. Certaines questions ne se résolvent pas, elles s'habitent.
Ce fut sur la vingt-septième bande que la voix prononça mon prénom.
Je le sais parce que je les numérotais.
Un enregistrement d'émission de variétés, l'orchestre qui commençait avant la fin des applaudissements. Puis un silence d'environ douze secondes. Je m'apprêtais à passer au segment suivant.
Antoine.
Je retirai le casque.
La pièce était identique à ce qu'elle était trente secondes plus tôt. La même lampe, la même table, le même Uher posé dessus avec sa bande qui attendait.
Je remis le casque. Je rembobinai jusqu'à la position exacte.
Douze secondes de silence. Et dans ce silence, à la quatrième seconde.
Antoine.
Une voix de femme. Pas jeune, pas vieille. Une voix posée, sans urgence. Le genre de voix qui a l'habitude d'être entendue.
Je ne la reconnaissais pas.
J'écoute dix fois. Vingt, peut-être.
Elle était là à chaque passage, identique, enregistrée dans la bande sans projection ni écho.
Quelque chose qui était là, dans le magnétisme de cette bande achetée dans un lot anonyme, arrivée jusqu'à moi depuis un grenier dont je ne connaissais pas le propriétaire.
La bande avait été fabriquée dans les années soixante-dix.
Mon prénom, dans un silence, sur une bande vieille de quarante ans au moins.
Je transcrivis dans le carnet. Date, position, durée, contenu.
Puis je restai longtemps à regarder ce que j'avais écrit.
Ce qui suivit, je ne saurais pas le raconter de façon linéaire parce que ça ne le fut pas.
Il y eut des nuits sans sommeil, mais ce n'est pas ce qui compte. Ce qui compte, c'est ce que je fis de ces nuits ; je passai les bandes l'une après l'autre, dans l'ordre, méthodiquement, avec le casque et le carnet. Je commandai d'autres lots sur des sites de vente entre particuliers, des cartons entiers récupérés dans des caves et des maisons vidées après des successions. Je les empilai dans le couloir, puis dans le salon quand le couloir fut plein.
Je mangeais debout, vite, pour retourner à la table.
Mon téléphone restait souvent sans réponse jusqu'au soir. Je rappelais, je donnais des raisons valables, et les gens que je connaissais acceptaient ces raisons parce que les gens acceptent en général ce qu'on leur donne si c'est formulé avec calme.
Ce que je cherchais, je le savais sans me le dire clairement, d'autres silences avec cette voix.
La même femme, une autre phrase. Une suite.
Je la trouvai sur la trente-deuxième bande.
Antoine. Je ne sais pas si tu m'entends.
Silence.
Mais si tu m'entends.
La phrase s'arrêtait là.
Je ne rembobinai pas immédiatement. Je restai dans ce silence d’après, à écouter le souffle de la bande, à laisser les mots s'installer.
Elle savait qu'elle parlait dans un silence. Elle savait que ce silence pouvait être trouvé, qu'il pouvait traverser le temps jusqu'à quelqu'un. Elle avait eu assez de… confiance, ou désespoir, ou des deux pour essayer.
Je passai le reste de la nuit à chercher d'autres silences avec sa voix.
J'en trouvai trois.
La première…il y a des choses qu'on ne peut pas garder pour soi indéfiniment.
La deuxième… tu comprendras peut-être.
La troisième sur une bande dont le boîtier portait une date au stylo-bille, 1978… ce n'est pas ta faute. C'est important que tu le saches.
Je transcrivis les trois dans le carnet, dans l'ordre où je les avais trouvées. Puis je posai le stylo.
La fenêtre était grise. Il devait être six heures du matin.
…ce n'est pas ta faute.
Je ne sus pas de quoi elle parlait. Je ne le sus jamais avec certitude mais la phrase fit quelque chose dans ma poitrine que je n'aurais pas su nommer précisément, un point qui ressemblait à un nœud qu'on desserre lentement, sans savoir qu'il était là depuis longtemps.
Je ne trouvai jamais qui elle était.
Je cherchai, pendant des mois, avec les maigres informations que les bandes portaient. Quelques noms sur les boîtiers, des dates, une ville mentionnée dans un enregistrement. Les lots venaient de partout, de vide-greniers épars, de successions liquidées en blocs anonymes. La chaîne de transmission était trop longue, trop fragmentée.
À un moment, j'arrêtai de chercher. Pas parce que j'avais renoncé, simplement après avoir admis que savoir qui elle était n'était peut-être pas ce qui importait. Ce qui comptait, c'est qu'elle avait choisi les silences.
J'écoute encore les bandes.
Les cartons s'accumulent, il y en a que je n'ai pas encore ouverts, des dizaines peut-être. Je les ouvrirai.
Pas ce soir. Ce soir, je suis assis à la table avec le casque et l'Uher, et je laisse une bande tourner en regardant les molettes.
Ma sœur a appelé tout à l'heure. Je n'ai pas décroché.
Je rappellerai demain.
Dans la pièce, il n'y a que le souffle de la bande.
Et parfois, dedans, quelque chose.
