
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
Quand la nuit regarde
Je suis de celles qu’on ne remarque jamais. Je passe dans les interstices, dans les marges, dans les zones où la lumière ne s’attarde pas. La nuit n’est pas un refuge pour moi mais mon territoire. Elle m’a adoptée bien avant que je comprenne que j’y étais chez moi. J’y circule sans effort, comme si chaque ombre me reconnaissait, comme si chaque silence me laissait une place. Je n’ai pas besoin de voir pour savoir. Je perçois autrement.
Le jour est trop bavard. Il impose ses couleurs, ses gestes, ses certitudes. Il écrase les nuances, il étouffe les hésitations et rend les corps trop sûrs d’eux.
La nuit, au contraire, les dénude. Elle les ralentit, les rend plus sincères et vulnérables.
C’est là que je me glisse.
Une malédiction a fait de moi une pipistrelle, une chauve-souris commune.
Je voyage de nuit parce que c’est là que les histoires se défont et se recomposent. Les portes s’entrouvrent, les fenêtres respirent, les murs deviennent poreux.
Je ne suis pas une intruse mais un témoin.
Une archiviste du presque-rien.
Je n'ai jamais su pourquoi certaines chambres m'attiraient plus que d'autres. Peut-être à cause d'une manière particulière qu'a la nuit de s'y déposer. Celle-ci, je l'ai remarquée avant même de comprendre que je la regardais.
Une fenêtre au deuxième étage, un rideau entrouvert comme une paupière fatiguée, une lumière trop douce pour être vraiment allumée. Rien d'extraordinaire, et pourtant quelque chose m'a retenue. Une sensation de présence. Une promesse.
J'ai ralenti, puis je me suis arrêtée. La rue était vide. Le vent glissait entre les façades comme un animal prudent.
Je me suis approchée.
Je ne cherche jamais à voir. Je me laisse happer.
La chambre respirait. Je le sentais. Une respiration lente, attentive, qui m'a invitée à me placer sous le balcon, dans cette zone où la lumière ne descend jamais vraiment, où l'on peut lever les yeux sans être vue. Le rideau bougeait à peine, comme si quelqu'un l'avait effleuré du bout des doigts.
J'ai attendu.
La nuit est patiente, et moi aussi.
Elle est apparue quelques secondes plus tard.
Une femme. Je ne voyais pas son visage, seulement sa silhouette découpée par la lumière intérieure. Elle portait une robe légère, quelque chose qui suivait ses mouvements sans les retenir. Elle s'est approchée de la fenêtre, puis elle s'est arrêtée, comme si elle hésitait à se montrer davantage. Les tétons de ses seins pointaient à travers le tissu trop mince pour leur désir.
Elle n'a pas tiré le rideau. Elle n'a pas reculé non plus.
Elle s'est tenue là, dans cet entre-deux où les corps disent plus qu'ils ne devraient.
Puis une voix. Grave. Celle d'un homme invisible pour moi.
Des mots incompréhensibles. Elle n'a pas répondu. Pas avec des mots.
Elle s'est agenouillée.
Le bruit est venu ensuite.
Un frottement doux, presque innocent. Une légère succion. Comme lorsqu'on détache une peau de la porcelaine tiède d'une tasse. Ou qu'un doigt glisse sur une surface encore brillante. Une petite adhérence qui cède. Un souffle aspiré. Un murmure de matière qui se sépare.
Dans la chambre, le silence amplifiait tout.
L'attente. La manière dont la nuit écoute ce qu'on voudrait lui cacher.
Je l'ai perçu avant de comprendre. Et maintenant, il faisait vibrer l'air.
L'homme a gémi alors que la succion devait s’amplifier au rythme des mouvements que je percevais. La déglutition suivit la succion.
Un son rauque, presque animal. Elle ne bougeait plus, mais je voyais ses cheveux osciller doucement, au rythme d'un mouvement qui ralentissait.
Quelque chose m’attrapa.
Une odeur.
Je ne l'avais pas remarquée tout de suite, mais elle montait maintenant, portée par le courant d'air qui glissait depuis la fenêtre entrouverte. Une odeur métallique. Dense. Chaude.
Celle de la sueur. Celle du désir.
Mais pas que.
L'homme a gémi encore, dans un son qui se brisa comme une vague. Comme s'il traversait une douleur. Ou une extase trop grande.
Elle a relevé la tête, lentement.
Ses lèvres étaient sombres.
La lumière de la chambre accrochait quelque chose sur son menton. Une substance brillante mais presque noire dans cette pénombre dorée.
Elle a passé sa langue sur ses lèvres.
Un geste lent. Délibéré.
Puis elle a souri.
J'aurais dû partir car j’ai senti comme un danger qui m’attirait pourtant.
Alors je suis restée.
Parce que je voulais comprendre.
Parce que la nuit m'avait appris à regarder ce qui se cache et que cette femme possédait un désir ancien que je ressentais.
Elle s'est relevée. Ses gestes étaient fluides, presque irréels. Elle ne semblait pas toucher le sol.
Elle glissait.
L'homme était allongé sur le lit, derrière elle. Je ne voyais que son bras, pendant mollement sur le côté, pâle comme de la craie. Son souffle court témoignait d’un abandon profond.
Elle s'est approchée de la fenêtre.
Et pour la première fois, je l'ai vue.
Vraiment vue.
Elle avait fait glisser sa robe jusqu’aux hanches pour mieux révéler ses formes aux contours exquis.
Elle était belle. Réellement belle.
Cependant, elle n’incarnait pas cette beauté humaine, chaleureuse et imparfaite. Elle était sculptée, marmoréenne.
Les traits de son visage étaient précis, symétriques, comme si quelqu'un avait passé des siècles à les affiner.
Sa peau était blanche. Pas pâle, blanche comme le marbre froid des tombes.
Ses yeux étaient noirs, immenses, et ils ne clignaient pas.
Elle regardait la nuit.
Et je sus quand elle me regarda. Je sus qu’elle avait senti ma présence depuis le départ. Je sus qu’elle m’avait attendu avant de le faire.
Je me suis figée.
Pipistrelle, je ne connais pas la peur, pas comme les humains. Nous ne tremblons pas. Nous ne crions pas, nous sentons, nous percevons.
Et ce que je percevais, à cet instant, c'était une absence.
Une absence de chaleur.
Une absence de souffle.
Une absence de vie.
Une énergie que je connaissais pourtant bien.
Elle a penché la tête sur le côté, comme si elle m'étudiait. Puis elle a souri de nouveau.
Un sourire lent. Presque affectueux.
Ses lèvres se sont entrouvertes.
Et j'ai vu.
Ses dents.
Pas toutes. Juste deux.
Les canines.
Trop longues. Trop fines. Trop pointues.
Encore brillantes.
Elle a levé une main et l'a posée sur le rebord de la fenêtre. Ses doigts étaient longs, élégants, terminés par des ongles parfaitement taillés.
Sa paume a laissé une trace.
Pas de chaleur.
De froid.
Une empreinte glacée dans l'air tiède de la nuit. Elle a murmuré quelque chose. Je n'ai pas compris les mots, mais j'ai compris le ton.
Ce n'était pas une menace.
C'était une invitation.
Derrière elle, l'homme a bougé.
Pas beaucoup. Juste un frémissement que son souffle redevenu rauque masquait de son bruit.
Il vivait encore.
Elle s'est retournée vers lui, lentement, comme si elle avait tout le temps du monde. Elle laissa glisser le reste de sa robe à ses pieds et se retourna une dernière fois vers moi, me dévoilant la totalité de sa beauté de déesse.
Il est prêt, me dit-elle avant de marcher de nouveau vers le lit.
Elle saisit à pleine main ce sexe dressé que les hommes ont au réveil ou avant de mourir. Elle s’assit dessus sans autre ménagement, poussant un râle à l’unisson de son amant perdu. Ses mains se posèrent sur le torse de l'homme. Ses doigts tracèrent une ligne invisible, de la gorge jusqu'au sternum.
L'homme gémit dans un son faible, presque suppliant.
Elle se pencha violemment sur lui pour que ses lèvres effleurent sa peau alors que son bassin balançait leurs deux corps avec force.
Elle ne l’embrassa pas.
Elle le caressa puis le mordit.
Alors, sans comprendre pourquoi, j’eus le goût de son sang dans ma bouche et je n’aspirais qu’à ce qu’elle poursuive sans s’arrêter.
Le bruit était différent, cette fois. Il n’y avait plus qu’une alternance bruyante de succion et de déglutition, dont la fréquence accélérait, me rendant folle d'envie.
Un déchirement.
Je suis entrée, je savais qu’elle le voulait.
L’homme a crié, mais le cri s’est étouffé presque immédiatement, comme si quelque chose en lui avait cédé.
Elle a bu enfin, lentement, méthodiquement.
Ses yeux se sont fermés, ses épaules se sont détendues alors qu’elle savourait.
Le sang coulait. Je le voyais maintenant, sombre et épais, glissant le long du cou de l’homme, tachant les draps blancs.
L’odeur métallique s’est intensifiée et quelque chose a changé en moi.
C’était comme si je connaissais tout cela, cette odeur, ce rythme, cette scène…Tout me sembla soudain familier.
Elle a ouvert les yeux et m’a regardée, droit dans les yeux.
Cette fois, il n’y avait plus de distance, ni de vitre ou de recoin de nuit pour me cacher.
Elle a souri, simplement.
- Tu es venue.
J’ai voulu reculer, non pas par peur mais parce ce que j’attendais ça de mon corps mais rien en moi n’a bougé.
Il n’y avait pas à bouger, je le savais.
Ce n’était pas la première fois.
Elle s’est approchée de la fenêtre. Lentement puis l’a ouverte davantage, pour m’offrir un passage que je n’avais pas demandé.
L’air avait encore changé. Il me sembla plus dense et plus précis.
Elle a inspiré profondément.
Puis elle a murmuré :
- Je me demandais quand tu entendrais.
Entendre quoi ?
Je n’ai pas posé la question car une réponse naissait en moi.
Cette tension dans l’air, cette manière dont certaines chambres appellent, cette faim que je n’avais jamais nommée, rien n’était dû au hasard de ce vol nocturne.
C’était une trace.
Elle a posé une main sur le rebord de la fenêtre.
- Nous ne choisissons pas, a-t-elle dit doucement.
Nous reconnaissons.
Derrière elle, l’homme respirait encore. À peine.
Je ne le regardais plus.
Je ne regardais plus qu’elle.
Et, pour la première fois, je n’observais pas, je désirais. Je brûlais intérieurement de désir.
Pas pour lui.
Mais pour ce qu’elle était.
Elle inclina alors la tête.
- Reviendras-tu ?
Mes yeux répondirent malgré moi. Elle me sourit à nouveau en me montrant ses canines qu’elle lécha à nouveau puis referma la fenêtre.
Lentement.
Le rideau est retombé et la lumière s’est éteinte.
Je me suis envolée juste assez loin pour continuer de la voir. Je sentais que mon regard avait maintenant changé, je ne cherchais plus les chambres.
Je cherchais les corps.
Leur chaleur.
Leur battement.
Leur ouverture.
La nuit n’était plus seulement mon territoire.
Elle était devenue une promesse.
Et, pour la première fois, j’ai eu faim de ce qui vit.
