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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Les enfants d'Evanéon

 

Le premier jour où le soleil ne se lève plus. À New York, la grande salle de l’Assemblée générale s’est mise à bruire comme une ruche affolée. En moins de 72h, les réseaux sociaux s’étaient emballés.

Le réseau tik tok grouillait de vidéos montrant des effondrements inexpliqués de mégalithes, et des posts sur X montraient des photos des alignements de Ale en Suède, qui s’étaient déplacés de 280 mètres en quelques heures.

Les traducteurs s’acharnaient derrière leurs vitres, les micros crépitaient, les écrans clignotaient.  Sur l’écran géant défilait une carte du monde. Des cercles rouges clignotaient : Carnac, Stonehenge, Göbekli Tepe, Machu Picchu, l’île de Pâques. Un ingénieur de l’Unesco, visiblement épuisé, pointait les anomalies d’une voix hachée.

- …élévation brutale du champ électrostatique en Turquie, mortalité animale en Angleterre... Partout des séismes ont été mesurés ou ressentis.

 

Un silence tendu suivit son exposé. Puis les diplomates prirent la parole, tour à tour.

- C’est une manipulation climatique, accusa le représentant russe.

- Ça ressemble davantage à un accident géologique, rétorqua le britannique.

 

À Paris, le ministre des Armées ferma le dossier qu’il avait entre les mains et le reposa sur la table basse avant de regarder le Colonel Fournin assis face à lui.

- Vous êtes sûr de vous, Colonel ?

- Oui Monsieur le Ministre.

Fournin marqua une pause.

- Deux pays ont déjà ouvert leur cellule de crise pour riposter en cas d’attaque.

- Mais qui va tirer sur qui Fournin ?! Enfin, même l’équipe à bord de L’ISS mesure que ces…épisodes liés aux mégalithes.

Le ministre des Armées se leva, fit quelques pas et se retourna vers le Colonel Fournin.

- S’il y avait une frappe, quelque part ?

- Vingt minutes.

- Vingt minutes… Donc il y aurait un tir de riposte et ainsi de suite. Combien de temps ?

- Moins d’une heure, Monsieur le Ministre.

- Moins d’une heure…murmura-t-il… C’est fou… Nous ne méritons donc tous que moins d’une heure.

 

Il se massa les tempes.

- Qu’avons-nous manqué, Gilles ?

Fournin marqua un silence tout en soutenant le regard du ministre.

- Je dirai… De quoi avons-nous manqué ?

​  ... d'humilité.

 

 

La maison était silencieuse. A ce moment de la matinée, la lumière n’était pourtant plus. Maïa regarda sa mamie sous l’éclairage blafard de la cuisine.

- Evanéon est là, tu sais.

Il est venu pour refermer, pour que les Hommes cessent.

Alice se retourna, regarda Maïa et la prit dans ses bras. Longuement et sans rien se dire, elles libérèrent ce que le poids des secrets alourdit dans les âmes, les cœurs et les générations.

Maïa se détacha et faisant face à sa mamie et entreprit de la recoiffer avec ses mains.

- Demain, dit-elle, nous partirons tous sur une île.

Alice la regarda, désarçonnée.

- Pourquoi demanda-t-elle ? Pourquoi une île ?

Maïa baissa les yeux, puis les releva lentement.

- Parce que le monde est en danger, mamie. Nous devons nous rapprocher des œufs d’Evanéon.

 

Elle ne disait pas cela comme une enfant qui répète ce qu’elle a entendu.

Alice sentit son cœur se serrer. Elle voulait poser mille questions, mais elle se retint.

Maïa prit sa main, la serra doucement.

- Partout, les pierres se réveillent, dit Maïa. Elles se dressent… Elles se déplacent même…. Parce que le monde a oublié.

Alice sentit une autre larme couler. Elle ne l’essuya pas.

- Et nous ? Qu’est-ce qu’on doit faire ?

- Être ensemble mamie. Quand les gens ont peur, ils se battent et font plus de dégâts que s’ils regardaient juste les choses. Evanéon a posé les œufs pour cela, partout. Ils nous attendent depuis longtemps. Ce qui va arriver devait arriver. Les hommes sont trop méchants. Depuis toujours.

 

 

Le message sur le groupe WhatsApp était sans appel : urgent, rdv au bateau. Post signé de Mira.

Jorge et Jeanne arrivèrent ensemble, à pied, depuis le sentier côtier. Kevin, Nathalie et Sébastien arrivèrent ensemble, suivis de peu par Elsa et Pierre.

Mira était assise sur le mur et tournait le dos à la cabane de l’école de surf. Elle avait accueilli Line. Lyra et Kael étaient déjà là.

Line commença à raconter ce que sa fille lui avait dit, en transe, la veille.

- ... laissez-moi parler sans me couper, commença-t-elle.

Evanéon, cette… entité que Maïa voit comme un animal merveilleux, veille aux… aux équilibres énergétiques dans l’univers.

- Line sérieusement…

- Mais Kevin !! Laisse-la aller au bout !

Line fit un signe de remerciement à Sébastien puis reprit.

- A chaque fois que… que l’être humain a mis la planète en danger ou dès qu’il commet des exactions atroces, Evanéon agit de manière différente.

Les mégalithes sont… comme des œufs.

Quand tous s’activent en même temps… alors ce n’est pas seulement un signal. C’est un appel. Et aujourd’hui, parce que c’est au niveau planétaire, c’est une mise en garde.

- Mais… Avant quoi ?! demanda Kevin qui put enfin parler.

Line fit non de la tête, signe qu’elle n’en savait rien.

- Ça ressemblerait donc à un exode, dit Jorge. Comme si on mettait de côté une partie de l’humanité pour la sauver, au cas où tout s’effondrerait.

- Et c’est peut-être ce qui s’est déjà produit dans le passé, poursuivit Mira. Les mythes des enfants disparus, des peuples engloutis, des mondes parallèles…

Pierre, jusque-là silencieux, prit la parole d’une voix posée.

- Niveau infos, c’est mondial. Et si c’est mondial… C’est que l’humanité entière est concernée.

Jorge prit la parole.

- Kevin… tu as toujours ton appli XSpot ? L’appli de géo ?

- Bien sûr. Pour ? Scanner quelle température ? Et où ?

- J’en sais rien… Autour d’ici, dit Jorge.

 

Kevin prit son smartphone et pianota rapidement.

- Attendez… dit-il, la voix blanche.

Il agrandit l’image satellite en temps réel. Un rectangle gris se couvrit peu à peu de détails. La côte, les arbres, les plages… et puis, au milieu, une forme. Il tendit l’appareil aux autres.

- C’est dingue, souffla Line. Je connais cette île depuis des années, il n’y avait absolument rien à cet endroit. C’était une grande pelouse le long de la côte.

- Mais pourquoi là ? Pourquoi l’île-aux-Moines ? reprit-elle à voix basse.

 

 

Une fois qu’Alice et Maïa eurent rejoint la famille au complet, ils se rendirent au port de plaisance pour se mettre en route pour l’île aux Moines.

- Vous vous rendez compte qu’il fait nuit, là ? dit Jeanne.

Maïa les regarda, un par un.

- Quand les pierres vibrent, c’est que…c’est trop tard. Il faut y aller.

Dans un mélange de peur et d’incompréhension ils montèrent à bord et allumèrent à bord, ainsi que les projecteurs longues portées.

 

A leur arrivée, ils entendirent des centaines, peut-être des milliers d’oiseaux battre des ailes dans le noir.

- Des oiseaux, gémit Elsa ? En pleine nuit ?

- C’est pour surveiller ce que nous faisons, dit Maïa. Tu sais à quoi il ressemble Evanéon ? …. Maman te l’a dit ?

- On devient tous fous, dit Kevin en se prenant la tête.

 

Alice leva la main, pour les apaiser. Elle prit la parole.

- … Quand j’entends ma petite Maïa nous parler depuis hier… Je repense à l’histoire de ma famille, je repense à la déportation …Regardez ce qu’il se passe dans le monde… Regardez… Imaginez que vous êtes un explorateur du passé, de 1950. Qui aurait supposé qu’un jour des intelligences artificielles inciteraient les jeunes à se suicider ? Qui aurait imaginé que l’impunité de la force et de la violence revienne aussi fortement ?

 

Elle prit une grande respiration, puis dit comme une conclusion navrante :

- … Les animaux nous surveillent ? Ils ont fait leur rapport ? Alors c’est ainsi.

Les cris des oiseaux s’arrêtèrent net. Les milliers d’oiseaux s’étaient soudain arrêté de crier.

 

- Ah… Je crois que c’est là, dit Maïa sans autre émotion.

Sébastien éclaira la crête qui surplombait la petite crique. En son sommet, des centaines de pierres alignées se dressaient vers le ciel.

- Ces pierres… C’est quoi ? On fait quoi là ? demanda Kevin à Maïa.

- Des portes, Kevin. Ce sont des portes celles-ci, répondit la fillette.

- … Des portes vers où ?

 

Il y eut un grand bruit derrière eux et une bousculade. Des cris se firent entendre.

Un groupe de dix personnes, dans une grande embarcation, hurlaient en accostant.

- Personne n’a regardé son téléphone ces dix dernières minutes ? demanda soudain Lyra.

 

Elle lut.

« Le Président américain refuse de laisser planer une menace nucléaire contre son pays».

« La Corée du Nord n’entend pas se laisser menacer par un occident décadent et qui sème une terreur climatique fausse et réalisée à coups d’effets spéciaux ».

« La Russie a prévenu qu’elle passait en niveau 2 d’alerte. Le climat sert à véhiculer de fausses informations depuis des années ».

« Le Pakistan vient d’armer soixante-dix de ses cent soixante-dix têtes nucléaires. »

 

C’est quand ils reprirent le chemin qu’ils commencèrent à comprendre. On aurait dit une randonnée de la Saint-Jean. Mais une grande partie des gens, qui s’étaient joints à eux, bifurquèrent vers un sentier à l’intérieur des terres. Ils n’allaient pas vers le nouvel alignement qui s’étirait au loin.

- Maïa… dit Line.

   Chérie…Pourquoi… Pourquoi tous les autres vont à gauche ? Ils sont là-bas les alignements et…

- C’est normal maman. Ils ne les voient pas, eux.

Elle tourna les talons et reprit le chemin comme une enfant qui se rendait tranquillement à l’école un vendredi.

 

Alors qu’ils arrivaient aux alignements, ils virent quelques groupes de personnes qui se tenaient en rond autour de certaines pierres. C’était comme une veillée d’été autour des Menhirs de Carnac. Le même schéma pour tous : un enfant touchait la pierre et les adultes se tenaient la main autour du menhir. Il y avait ainsi une petite dizaine de groupes disséminés sur l’ensemble des alignements.

Le silence leur fit presque plus mal aux oreilles que le vent qui s’intensifiait sur le lieu. Le ciel devenait sombre, la température semblait chuter de minute en minute.

Maïa, en tête de son groupe, fit un signe à chaque enfant qu’elle voyait et retour, l’enfant lui répondait en lâchant quelques secondes la pierre.

- C’est moi ou… Les adultes ont l’air… absents, dit Sébastien.

- C’est parce qu’ils sont en train de passer, dit Maïa, ça va être à nous, bientôt.

 

Lyra dépassa Maïa et de tint devant elle pour l’arrêter.

- S’il te plait, Maïa. Quand vas-tu nous expliquer ? Enfin… On a aussi des familles, des parents des…

 

Tous les téléphones se mirent alors à hurler. Cette tonalité affreuse qui fait tressaillir quand l’Etat fait un exercice pour tester son dispositif. Cette alarme qui fait apparaître un message encadré d’un ruban rouge sur fond noir.

- Mais c’est quoi ça putain ?! s’exclama Kevin.

- Une alerte d’état ! Merde, c’est une alerte d’état, cria Lyra. C’est une alerte nucléaire cria-t-elle alors que les larmes coulèrent à flot sur son visage.

- Il faut courir à la pierre là-bas, dit Maïa.

- Sébastien, Pierre, prenez Alice en chaise.

 

Pour la première fois, la fillette courut. Sébastien et Pierre croisèrent leurs bras, s’attrapèrent par les mains et se précipitèrent derrière Alice pour qu’elle puisse s’asseoir et être portée.

Tous rejoignirent Maïa qui, comme cela était le cas pour les autres enfants, était sur le point de placer sa main sur la pierre.

Kael vit qu’un orifice de l’exact taille de la main de l’enfant attendait qu’elle l’y inséra.

- Tu es une clé, dit-il tout bas à Maïa. C’est donc ça… Comment n’ai-je pas compris ça.

Il tomba à genoux et pleura dans ses mains.

Maïa le regarda et lui adressa un sourire d’une tendresse infinie.

- Alors… C’est maintenant… C’est ça Maïa ? C’est maintenant…. Je n’ai même pas pu appeler mes…

 

Kael essaya de prendre son portable mais il était coupé, écran noir.

Il le montra, apeuré.

Tous firent de même car plus aucun appareil n’était allumé, tous affichaient le noir de ce qui n’est plus.

Tous les yeux n’auraient pas pu voir grand-chose maintenant, tant les larmes brouillaient tout.

 

Maïa mit sa main dans l’orifice et sa voix se transforma immédiatement. Elle n’était ni masculine, ni féminine.

Elle n’était pas un son mais une voix dans l’esprit de chacun.

Ils n’eurent pas le temps de se regarder ou d’échanger un mot car leurs têtes se baissèrent, échappant à toute volonté de pouvoir faire autre chose.

Sébastien et Pierre posèrent mécaniquement Alice.

Et tous, aussi mécaniquement, se donnèrent la main.

Maïa vit un groupe passer et un enfant lui faire signe. Elle le salua alors qu’un adulte du groupe demandait pourquoi tous les gens se tenaient la main et avaient les têtes baissées.

Les douze n’étaient plus qu’un, une entité guidée par Maïa.

Ce qu’ils entendaient dans leur esprit ne pouvait pas s’expliquer, c’était plus profond et plus fort que les petites voix qui s’invitaient parfois quand le doute, la joie ou encore la peur faisaient des leurs, jadis.

Oui, ils allaient partir, avec Maïa.

Ils allaient partir vers un ailleurs que personne ne connaissait mais qui les attendait.

Un ailleurs où d’autres étaient déjà, depuis bien longtemps parfois.

Un ailleurs où le temps, la gravité, le ciel, la mer, la montagne ou encore le vent n’étaient pas. Ou pas encore.

Ils sentirent le sol vibrer, leurs corps vibrer, leurs oreilles vibrer puis une sensation de chaud, une extraordinaire chaleur les enveloppa jusqu’à ce que le sol s’effaçât, comme s’ils flottaient tous.

 

Maïa les regardait tour à tour, comme pour s’assurer que tout se passait bien. Chacun des corps émit une aura d’une couleur, celle de leur âme.

Les corps devinrent progressivement transparents, de plus en plus transparents, jusqu’à ne plus être et soudain, ensemble, tous disparurent dans un petit nuage de sable.

Elle regarda les autres groupes disparaître puis, tous les enfants se firent un signe avec le doigt, en l’air.

 

Maïa sentit sa main se lever malgré elle.

Tous les enfants étaient synchronisés entre eux. Tous les index gauches dessinèrent une spirale en haut à gauche, comme sur un tableau invisible. Elle se poursuivit par un trait pour dessiner une seconde spirale, en bas à droite et enfin, après un dernier trait vers le bas à gauche, une dernière spirale.

 

Un triskel.

 

Maïa savait maintenant ce qu’elle devait pour elle, comme tous les enfants pour eux-mêmes d’ailleurs. Ils devaient juste attendre quelques secondes encore.

Pour voir.

 

Au loin, un flash alluma le ciel puis, un second de l’autre côté des regards et un troisième, enfin, bien plus puissant derrière eux.

Tout devint comme un soleil éternel qui n’avait plus de contour, comme si une lumière aveuglante s’apprêtait à tout recouvrir.

 

Maïa et les autres enfants mirent leurs mains dans les orifices des pierres, une dernière fois.

Des images passèrent dans leurs esprits, des sensations de chaleur et de froid parcoururent leurs corps. Ils sentirent la voix leur dire qu’ils avaient été d’une grande aide et qu’ils le seraient encore.

 

Puis, un dernier cri des oiseaux.

Personne ne sut qui appuya en premier. Peu importait.

© 2025 - @Michael Camardese

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