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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Le témoin

 

J'aurais pas dû sortir ce soir-là. C'est ce que je me dis maintenant. Enfin, maintenant c'est vite dit. Maintenant c'est compliqué à expliquer. Mais j'y reviendrai.

Ce soir-là donc. On était trois. Moi, Rayane et Sofiane. On traînait depuis seize heures sur le parking du Leclerc à rien faire, comme d'hab, à se passer des vidéos sur nos téléphones et à se marrer pour pas grand chose. Sofiane avait ramené des clopes qu'il avait taxées à sa sœur et on fumait en regardant les voitures. C'est Rayane qui a eu l'idée. Rayane il a toujours des idées. C'est son problème et le nôtre aussi, maintenant que j'y pense.

- On va se faire un peu d'argent, il a dit. Juste de quoi manger.

 

On savait ce que ça voulait dire. On avait déjà fait ça deux ou trois fois, pas souvent, juste quand on était vraiment à sec. Le truc c'est qu'on n'était jamais vraiment armés. Rayane il faisait semblant d'avoir quelque chose dans la poche, il appuyait son doigt contre le tissu de son jogging et il parlait doucement, très doucement, parce qu'il avait compris que c'est ça qui faisait le plus peur. Pas les cris. Le calme.

Le gars qu'on a chopé, il revenait du distributeur. On l'a vu sortir les billets et les plier soigneusement avant de les mettre dans son portefeuille.

Erreur.

On l'a suivi sur cinquante mètres, le temps qu'il tourne dans une rue moins passante, et Rayane s'est approché par derrière pendant que Sofiane et moi on se positionnait face à lui.

Le gars devait avoir…j’en sais rien en fait. Cinquante, soixante, difficile à dire pour un vieux. Manteau beige, lunettes, le genre de mec qui fait ses courses le vendredi soir parce qu'il travaille toute la semaine et qu'il a pas le choix. Il a vu nos tronches et le job était quasi fait. C'est triste à dire mais c'est comme ça.

 

Rayane a murmuré son truc avec le doigt dans la poche.

Le gars a pas discuté. Il a sorti le portefeuille, les mains qui tremblaient un peu, et il a tendu les billets sans même qu'on lui demande. Cent cinquante euros ! On était fous. On les a pris et on est partis dans l'autre sens sans courir, parce que courir ça attire l'attention et Rayane il nous avait expliqué ça depuis le début.

 

J'aurais dû rentrer chez moi là, avec le blé.

J'aurais dû dire j'ai un truc à faire, à demain, et disparaître dans mon immeuble. Ma mère était au travail, j'avais l'appart pour moi, j'aurais pu me faire des pâtes et regarder des séries jusqu'à minuit comme un soir normal.

 

Mais Sofiane il criait déjà, tout excité, cent cinquante balles c'est chaud on va se faire des burgers et Rayane il rigolait et moi aussi je rigolais parce que c'est comme ça, quand t'es avec eux tu rigoles même quand t'as pas vraiment envie, même quand au fond quelque chose te dit que c'est pas normal de rigoler.

 

On a pris le bus jusqu'au centre.

Le fast-food était presque vide à cette heure-là, vingt-deux heures passées, juste quelques tables occupées par des gens qui finissaient leurs plateaux sans se presser. On a commandé large, trois menus maxi avec des sodas en format géant, des glaces en plus parce que pourquoi pas, et on s'est installés au fond de la salle, à la grande table du coin, celle qu'on prend quand on est entre nous parce qu'on voit toute la salle depuis là.

 

On parlait fort. Trop fort, je le savais, mais je disais rien. Rayane faisait le show, il rejouait la scène avec le gars au manteau beige, il imitait sa tête, ses mains qui tremblaient, et Sofiane se marrait tellement qu'il renversait son soda et se marrait encore plus fort à cause de ça.

Les gens aux autres tables nous regardaient. Personne bronchait. Ils faisaient semblant de rien mais ils flippaient juste le nécessaire. Ils s’arrangeaient pour partir vite. Et comme il n’y avait qu’un cuisto à cette heure-là, on était peinards.

Rayane il notait ça avec satisfaction, comme si vider une salle c'était un deuxième exploit de la soirée. Il se levait à moitié pour les regarder partir, il leur faisait un petit signe de la main, sympa, très sympa, le genre de signe sympa qui veut dire le contraire.

La salle était presque vide maintenant.

C'est là que Sofiane a dit qu'il voulait un autre dessert et qu'il est allé au comptoir.

Je l'ai suivi parce que j'avais plus rien à boire.

 

Au comptoir, y'avait personne.

Sofiane il a tapé sur le bord du plateau avec sa paume, ce bruit creux qui dit je suis là, je patiente pas éternellement, et il regardait autour de lui avec ce sourire qu'il a quand il cherche à s'amuser aux dépens de quelqu'un.

- Y'a personne dans ce bled, il a dit.

 

J'ai rien répondu. Je regardais le comptoir, les machines à sodas, les écrans qui affichent les menus en boucle avec leurs photos de burgers trop parfaits que t'as jamais dans ton plateau. La lumière au-dessus du comptoir faisait des ombres bizarres sur tout.

C'est là que j'ai entendu un bruit au fond.

Pas un bruit fort. Plutôt le contraire, un truc discret, presque prudent, comme quelqu'un qui essaie de pas faire de bruit justement. Un froissement. Un mouvement. Je me suis penché légèrement par-dessus le comptoir pour voir dans la cuisine.

 

La cuisine était dans le noir. Les machines étaient éteintes, les plaques de cuisson froides et sombres. Juste une petite lumière au fond, une de ces ampoules nues qui éclairent mal et donnent aux choses une couleur jaune un peu malade.

Y'avait le cuisto debout sous cette lumière.

Grand, les épaules larges, immobile comme quelqu'un qui sait qu'il est observé et qui s'en fout. Il me tournait le dos aux trois quarts, je voyais surtout son profil.

Il retirait ce truc en plastique transparent qu'ils mettent sur la tête pour les cheveux. Il le retirait lentement, comme quand on enlève quelque chose qu'on porte depuis longtemps et qu'on est enfin soulagé de poser.

 

J'aurais dû regarder ailleurs.

C'est ce que m’a dit ma petite voix à l’intérieur, regarde ailleurs, commande ton soda et retourne à la table.

 

Mais j'ai pas regardé ailleurs.

L'homme a tourné légèrement la tête et j'ai vu son reflet dans la vitre de la hotte, au-dessus des plaques de cuisson. La vitre était grasse, un peu déformante, avec ce flou des surfaces de cantine.

 

Son visage est apparu dans ce reflet.

Et j'ai vu.

Je vais essayer de dire ça calmement parce que c'est important de le dire calmement. J'avais seize ans, j'étais pas fou, j'avais pas fumé autre chose que des clopes ce soir-là et je savais faire la différence entre ce que je voyais et ce que j'imaginais.

Ce que j'ai vu dans ce reflet, c'était un visage normal. Un visage d'homme, genre jeune vieux, rien d'exceptionnel. Le genre de visage qu'on croise cent fois par jour sans le retenir.

Sauf.

Au milieu du front.

Juste au-dessus de la ligne des sourcils, exactement au centre, comme si quelqu'un l'avait placé là avec une précision.

Un autre œil.

Pas une malformation, Non. Un œil normal, dans le sens où il était fait comme un œil. Juste un œil de plus, au milieu du front, qui regardait dans la même direction que les deux autres.

Qui me regardait.

 

Dans le reflet de la vitre, cet œil s'est posé sur moi.

Je me suis pas mis à crier.

Je sais pas pourquoi. La peur, quand elle est vraiment grande, elle fait pas crier. Elle fige. Elle vide. Elle transforme tout le corps en quelque chose de lourd et d'inutile, et le cerveau tourne dans le vide comme un moteur débrayé.

Je me suis retourné vers Sofiane.

Il regardait son téléphone, appuyé contre le comptoir, complètement ailleurs.

- Sofiane, j'ai dit.

 

Ma voix était bizarre. Trop plate. Comme si les cordes vocales avaient oublié leur job. Il a levé les yeux, a vu ma tête, et pour la première fois depuis le début de la soirée il a arrêté de sourire.

- Wesh frérot, t'as vu un fantôme ou quoi ?

 

J'ai ouvert la bouche.

Et à ce moment précis, la lumière s'est éteinte.

Le noir c'est pas juste une expression.

Le noir c'est quand t'es dans une pièce fermée, sans fenêtre, et que la seule ampoule qui éclairait encore vient de mourir. C'est physique. Ça appuie sur les yeux. T'essaies de voir quand même, ton cerveau il veut tellement voir qu'il fabrique des formes dans le vide, des trucs qui bougent, des contours qui existent pas.

 

J'étais plus capable de distinguer Sofiane à cinquante centimètres de moi.

- Wesh c'est quoi ce bordel, il a dit dans le noir.

 

Sa voix était différente. Plus le même Sofiane. Y'avait quelque chose dedans que j'avais jamais entendu chez lui en deux ans qu'on se connaissait.

De la peur.

Du vrai, pas du frimeur, pas du cinéma. La peur de quelqu'un qui comprend pas ce qui se passe et qui aime pas ça.

- Rayane ! il a crié vers la salle.

 

Silence.

- Rayane j'te jure réponds !

 

Rien. Ou plutôt si, un bruit. Pas Rayane. Quelque chose d'autre, au fond de la cuisine derrière nous. Un bruit que je connaissais pas, que j'aurais pas su décrire, que j'essaie encore de décrire aujourd'hui et que j'arrive pas à mettre en mots correctement. Disons que c'était un mouvement. Le genre de mouvement de quelqu'un qui a tout son temps parce qu'il sait exactement comment ça va finir.

 

J'ai attrapé le bras de Sofiane dans le noir.

- Bouge pas, j'ai dit.

- Pourquoi je bouge pas, t'as vu quoi toi, dis-moi t'as vu quoi ?

- Ta gueule putain, j’ai dit.

 

Il s'est tu. Sofiane qui se tait sur un mot, je l'avais jamais vu faire ça. Ça m'a fait encore plus peur que le noir.

 

On a attendu.

La porte du fast-food, j'avais entendu le verrou. Un claquement net, métallique, au moment où la lumière s'était éteinte. Un seul son, le genre qu'on entend dans les films et qu'on reconnaît tout de suite.

Sauf qu'on voyait rien pour en chercher une autre.

 

J'essayais de me rappeler de la salle. La grande baie vitrée sur la rue, les tables, le comptoir, la porte des toilettes sur la droite. Et derrière nous la cuisine, juste séparée par le comptoir.

Je réfléchissais vite. Ou j'essayais. Mon cerveau voulait réfléchir mais mon corps voulait juste partir en courant dans n'importe quelle direction, ce qui aurait été la pire idée possible dans le noir complet.

 

- Rayane, j'ai dit à voix basse cette fois.

 

Toujours rien.

Sofiane s'est rapproché de moi, j'ai senti son épaule contre la mienne.

- Il est où, il a murmuré.

- Je sais pas.

- Il lui est arrivé quoi.

C'était pas vraiment une question. Je lui ai pas répondu parce que j'avais pas de réponse qui aurait aidé.

 

Le bruit dans la cuisine a repris.

Plus proche maintenant. Ou peut-être que c'était moi, mes oreilles qui s'affolaient. Quand t'es dans le noir complet avec une peur de cette taille-là, les sens ils font n'importe quoi. Ils te racontent des histoires. Ou ils te disent la vérité et tu préférerais qu'ils te racontent des histoires.

Et puis une odeur.

Je saurais pas dire quoi exactement. Quelque chose de chaud, d’un peu gerbant.

Sofiane l'a sentie aussi. J'ai senti ses doigts se refermer sur mon avant-bras.

Et c'est là que la voix a parlé depuis le fond de la cuisine.

Un drôle d’accent qu'on avait pas remarqué quand il prenait nos commandes, un qui venait de nulle part.

 

Maintenant, c'est l'heure pour moi de manger, a dit la voix .

C'est tout.

Juste ça comme il aurait dit il fait froid ce soir ou t'as pas oublié tes clés. Une phrase de tous les jours dans une voix de nulle part.

 

Sofiane a pas bougé.

Moi non plus.

On respirait plus, ou presque. Je sentais juste l'épaule de Sofiane contre la mienne, son souffle court, son cœur qui tapait fort, ou le mien.

J'ai pensé à ma mère.

C'est con à dire mais c'est ce qui s'est passé. J'ai pensé à ma mère qui était au travail, qui rentrerait vers minuit, qui passerait la tête dans ma chambre pour vérifier que j'étais là, et qui trouverait le lit vide. J'ai pensé à sa tête à ce moment-là. J'ai pensé que j'aurais dû lui envoyer un message dans la journée juste pour rien, juste pour dire un truc, parce qu'on faisait pas trop ça elle et moi et qu'on aurait dû.

 

J'ai pensé au gars au manteau beige.

Ses mains qui tremblaient. Les billets qu'il tendait sans qu'on les lui demande. La façon dont il avait regardé le sol pour pas nous regarder nous, comme si regarder le sol pouvait faire en sorte que tout ça se passe mieux.

J'avais trouvé ça faible sur le moment.

Maintenant je comprenais.

 

Sofiane a bougé le premier. Pas pour partir, juste un réflexe du corps qui veut faire quelque chose même si y'a rien à faire. Sa main a lâché mon bras.

Et dans le noir, quelque chose a bougé aussi.

Pas un bruit de pas. C'était plus…proche. Comme un déplacement d'air. Comme quand quelqu'un s'assoit à côté de toi dans le bus et que tu le sens avant de le voir.

 

Sofiane a fait un son.

Pas un mot. Juste un son. Court. Étonné presque, comme si quelque chose l'avait surpris.

Puis plus rien de Sofiane.

Je veux dire, plus rien du tout.

Plus son épaule contre la mienne. Plus son souffle. Plus ses doigts. Comme si quelque chose l'avait...aspiré.

 

Je me suis pas mis à crier son nom.

Je sais pas pourquoi. Peut-être parce que j'avais compris que ça servirait à rien. Peut-être parce que la voix avec son drôle d'accent avait dit manger et que mon cerveau avait fait le calcul tout seul.

Peut-être parce que cet œil dans le reflet de la vitre m'avait regardé d'une façon particulière.

 

Je me suis accroupi. Lentement, sans faire de bruit, en posant une main sur le sol froid pour pas perdre l'équilibre. Je sais pas pourquoi je me suis accroupi.

Instinct. Ou alors j'avais lu quelque chose quelque part qui disait que dans le noir il faut se faire petit.

J'ai attendu et je sais pas si c’est la position mais… me suis pissé dessus.

 

Le mouvement dans le noir a repris. Hyper lent. L’odeur chaude s'est intensifiée.

J'ai fermé les yeux. Dans le noir ça change rien mais ça aide quand même, les yeux fermés. Ça met quelque chose entre le monde et toi, même si c'est juste tes paupières.

 

J'ai pensé à une chose bizarre.

J'ai pensé que si je m'en sortais et je savais pas du tout si je m'en sortirais, je rappellerais jamais Rayane. Jamais Sofiane. Je rentrerais chez moi, je ferais des pâtes, je regarderais des séries jusqu'à minuit et quand ma mère rentrerait je lui dirais que j'avais passé la soirée là, tranquille, ce qui serait vrai dans un sens.

 

Et je parlerais jamais de cette nuit à personne.

Jamais.

Pas parce que j'aurais peur qu'on me croie pas.

Putain… Pourvu qu’il me mange pas me disait la petite voix.

Mais ta gueule, merde, j’ai hurlé dedans et… ah, il me restait encore de la pisse en réserve.

 

Le mouvement s'est arrêté.

Très proche de moi maintenant. À quelques centimètres, peut-être moins. Je sentais ce déplacement d'air, cette chaleur dense, cette… présence.

 

J'ai ouvert les yeux dans le noir.

Y avait plus trop d’odeur.

Si, celle de ma pisse.

© 2025 - @Michael Camardese

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