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Michael CAMARDESE

Le cabinet des nouvelles

Le reflet

 

Jean-Yves avait quarante-neuf ans et une relation compliquée avec les surfaces réfléchissantes, du moins celles qui ne le mettait pas en valeur.

Pas au point d'en faire une histoire cependant. Il n'était pas de ceux qui évitent les miroirs ou détournent les yeux devant les vitrines. C'était plus subtil que ça, plus organisé. Jean-Yves gérait. Il avait développé, au fil des années, un ensemble de stratégies cohérentes et efficaces qui lui permettaient de se voir sans vraiment se voir, ou plutôt de se voir tel qu'il décidait d'être vu.

 

La lumière lui en voulait manifestement. Celle de sa salle de bain était un désastre avec son plafonnier unique, central, qui tombait d'aplomb et creusait des ombres sous les yeux. Il accentuait les sillons des joues, transformait le visage en période géologique. Jean-Yves avait essayé les ampoules tièdes, les ampoules froides ainsi que celles dites à spectre naturel. Rien n'était satisfaisant. La lumière zénithale était une catastrophe, il avait déjà lu des articles sur le sujet. Les photographes de mode, notamment, ne l'utilisaient jamais pour les visages et ils avaient raison.

 

Le temps était venu d’investir dans un accessoire à la hauteur de l’enjeu : un miroir en polycarbonate avec un éclairage périphérique.

Il l'avait vu sur un site de décoration, un samedi matin en buvant son café. Miroir de salle de bain avec l’indispensable éclairage LED intégré, luminosité réglable, température de couleur ajustable, système anti-buée et connexion bluetooth pour les enceintes. La promotion en rouge vif semblait hurler les quatre-vingt-dix-neuf euros quatre-vingt-dix-neuf. Jean-Yves n’avait pas hésité longtemps en voyant cet anneau de lumière douce tout autour de la surface, cette façon qu'avait le modèle sur la photo de paraître à la fois reposé et éclairé de l'intérieur. Il avait ajouté au panier sans trop réfléchir.

 

Le miroir était arrivé le jeudi suivant dans un carton dans lequel il était comme suspendu, emprisonné dans des cales de mousse. Jean-Yves l'avait installé lui-même, non sans mal, avec trois chevilles qui refusaient d'entrer dans le carrelage préalablement percé avec une mèche à pointe diamant qui, à elle seule, coutait le quart du miroir. Une heure et demie plus tard, l’installation et le branchement étaient terminés.

La lumière était exactement ce qu'il espérait. Douce, enveloppante, légèrement frontale, elle effaçait les ombres au lieu de les creuser, donnait au teint une chaleur convenable et présentait un rendu... acceptable. Jean-Yves tourna la tête à gauche, à droite, vérifia le profil, passa une main dans ses cheveux soigneusement gélifiés. Mieux, c’est nettement mieux dit-il à haute voix. Il rangea le tournevis et découpa précautionneusement le carton d'emballage avant de mettre les morceaux au tri et la mousse aux déchets classique.

C'est là que la fiche tomba.

 

Un petit rectangle de papier glacé, format carte de visite en un peu plus grand venait de terminer sa course de feuille morte à ses pieds. Il se baissa pour le ramasser, pensant à une garantie ou à une notice de montage oubliée. Il lut.

Heureux gagnant... Heureux GAGNANT... HEUREUX GAGNANT ! Tu viens d'hériter du miroir de la Reine de Blanche Neige et les sept nains. Demande-lui chaque jour si tu es le plus beau et il te montrera à quoi tu ressembleras l'année suivante. Un jour, une année.

 

Jean-Yves lut deux fois. Puis il rit, d’abord nerveusement puis d’un vrai rire d’amusement. Il retourna le papier, chercha un indice au verso. Rien.

Il le tint à bout de bras comme si la distance allait révéler un secret caché mais non, il n’y avait rien d’autre.

Il jeta le papier dans la poubelle des déchets et alla se faire un second café.

 

Le vendredi se passa comme un jour entre le jeudi et le samedi. Jean-Yves se leva à six heures trente comme toujours, fit ses vingt minutes de gainage. Il avait arrêté la course à pied à cause de son genou gauche et le gainage, à son âge, ça tenait le ventre. C’était davantage ce qu’il lui fallait. Avant de se doucher, il tailla sa barbe au sabot de deux millimètres pour entretenir son look faussement cool de barbe de trois jours. Serviette autour de la taille après s’être séché, il appliqua la crème hydratante avec filtres anti-âge puis passa le gel dans les cheveux avec ce mouvement du poignet qu'il avait mis des années à perfectionner. Il enfila son jean slim bleu, un t-shirt blanc sous une veste en coton non doublée et noua un chèche bleu qui répondait à ses yeux.

 

Devant le nouveau miroir, il s'inspecta. Bien. Vraiment bien. La lumière effectuait largement son travail et méritait les quatre-vingt-dix-neuf euros et quelques.

Il prit son sac et sortit.

 

Le samedi matin, sans trop savoir pourquoi, il se réveilla en repensant à la fiche de blanche neige. Juste comme ça… mais en boucle jusqu’au moment de préparer son café.

…Demande-lui chaque jour si tu es le plus beau… Il sourit à nouveau en y repensant. Quelqu'un avait eu de l'humour chez le fabricant.

Il alla dans la salle de bain.

Se planta devant le miroir.

 

Il regarda son reflet mis en valeur par la lumière douce, la coiffure tenue au gel, la barbe de deux millimètres et, seul bémol, les yeux encore un peu gonflés du sommeil.

Après tout, pourquoi pas… dit-il à voix basse en souriant dans sa barbe.

- Euh… Miroir... euh... miroir mon beau miroir... qui est le... le plus beau ?

Le reflet ne répondit pas.

Évidemment.

Jean-Yves souffla par le nez, à mi-chemin entre le rire et l'agacement, et alla se faire un café et un petit-déjeuner de samedi matin.

 

Le dimanche, pour la blague et tout en se préparant, il recommença sans aucune gêne cette fois.

- Miroir mon beau miroir, qui est le plus beau ?

 

Le reflet réagit immédiatement. Rien de spectaculaire, juste un flottement, comme une image télévisée qui se dérègle une fraction de seconde.

Jean-Yves se pencha vers la glace.

Son reflet était là, évidemment. Il resta immobile quelques secondes, se scruta les yeux plissés, cherchant ce qu'il avait cru voir. C’est-à-dire rien.

Il se demanda s’il devait réessayer dans la journée, ce soir peut-être ? Mais réessayer quoi au juste ? dit-il.

Pourtant le lundi matin et il nota seulement alors que l’envie ne lui venait qu’au lever et pas au coucher, il se planta devant le miroir avant même de se brosser les dents et posa la question. Sa voix était différente lui sembla-t-il, sans ironie, sans mot forcé.

Le reflet flotta de nouveau et un peu plus longtemps cette fois. Deux secondes, peut-être trois. Ce fut suffisamment long pour que Jean-Yves posa une main sur le bord du lavabo afin de s'assurer qu'il était bien là, debout, réveillé. L'image trembla, se dédoubla presque, puis se stabilisa.

Et ce qui se stabilisa n'était pas tout à fait… lui. Plus exactement c'était indubitablement lui mais quelque chose avait changé dans la configuration générale. Le même nez, la même forme du visage, les mêmes oreilles légèrement décollées qu'il avait toujours détestées. Mais ses tempes étaient plus grises.

Pas beaucoup, juste un dégradé légèrement plus prononcé que celui qu'il connaissait, une progression de quelques millimètres vers le haut.

Jean-Yves porta la main à sa tempe droite.

Dans le miroir, le reflet fit le même geste, naturellement. Il resta ainsi un long moment, la main sur la tempe.

Il alla récupérer la fiche dans la poubelle, il l’avait jeté trop vite.

 

Elle était froissée, légèrement humide d'avoir côtoyé le marc de café, mais lisible. Il la relut. …Un jour, une année... Il compta mentalement. Deux jours depuis l'installation. Le délire serait donc de deux ans, le miroir de Blanche Neige le reflétait du haut de ses futurs cinquante-et-un ans.

 

Cinquante-et-un ans. Deux ans de plus.

Il s'observa à nouveau dans le miroir, méthodiquement cette fois, région par région. Les tempes, oui. Le front, peut-être une ligne supplémentaire, légère, éventuellement. Le cou, difficile à dire. L'ensemble dégageait quelque chose de subtil, une imperceptible densité du temps sur les traits.

Ceci étant et il le sentait en lui, il connaissait bien ce genre de glissement. Il passait beaucoup de temps à l'observer depuis une décennie maintenant. Il aurait pu se mentir mais il y renonça.

Ce n’était pas une blague, la douleur qui naissait dans sa poitrine le lui indiqua. Il plia la fiche soigneusement et la posa sur le bord du lavabo. Dès lors, il suivrait cela de très près.

 

Les jours suivants, il posa la question chaque matin avec la régularité d'un rituel. Et chaque matin le reflet lui rendait une version de lui-même décalée d'un an supplémentaire. C'était toujours subtil, toujours dans cet ordre du presque, cette accumulation lente et méthodique que le temps pratique de toute façon. Et si son cerveau lui jouait simplement des tours ? Il était si soucieux de son apparence.

Tu es peut-être juste en train de tourner la carte, de vriller mon vieux, dit-il en éteignant.

 

A cinquante-cinq ans cependant, en jours miroir, les tempes avaient entièrement capitulé. Le gris avait gagné la masse des cheveux, pas uniformément, mais avec ces mèches plus résistantes qui donnaient un aspect poivre et sel que certains trouvaient distingué.

L’expérience l’intriguait, il n’arrivait pas à se l’expliquer autrement. Il commençait à noter ses évolutions dans le reflet. Pas par méthode, juste par besoin de mettre des mots sur ce qui se passait, de le rendre suffisamment concret pour pouvoir y réfléchir sans perdre pied et s’assurait que tout cela n’était pas le fruit de son imagination.

Jour 15. Cheveux. Les rides du front plus marquées. Carré de la mâchoire moins net. Il écrivait le soir, de mémoire, comme un compte-rendu médical rédigé par le patient lui-même.

Il s’arrêta quelques secondes sur le mot médical qu’il avait écrit sans y penser.

Il ne savait pas encore pourquoi.

 

Jour vingt-deux, cinquante-neuf ans dans le miroir, il remarqua autre chose.

La façon dont le reflet tenait ses épaules. Jean-Yves faisait du sport, il en ferait encore à cinquante-neuf ans apparemment, le dos tenait. Dans sa posture cependant, il nota comme une économie de geste, cette tenue qu'ont celles et ceux qui doivent se ménager pour continuer d’avancer. Sous l'œil droit il remarque une décoloration, discrète, jaunâtre, à peine visible dans la bonne lumière.

Jean-Yves se pencha vers le miroir. Le reflet se pencha aussi, et la décoloration devint légèrement plus visible. Il resta ainsi à regarder cette petite tache jaune sous l'œil de l'homme de cinquante-neuf ans qu'il serait dans dix ans.

Ce soir-là il n'écrivit rien dans le carnet.

 

Il voulut faire une pause. Cela mit en tension, en lui, l’envie de savoir contre l’appréhension qui venait de faire son lit dans sa poitrine.

Jour vingt-quatre, soixante ans dans le miroir, il fit une recherche sur internet et tapa tache jaune sous œil signification.

 

Les résultats arrivèrent vite, ordonnés, bariolés ou non dans des encadrés bleus, des titres en gras, ou de petits logos de sites pseudo-médicaux.

Il lut pendant une heure, passant d'un article à l'autre, affinant les termes de recherche, recoupant les informations … Ictère…Jaunisse…Hépatite, cirrhose, calculs biliaires, et un peu plus loin, dans un encadré discret sur fond gris clair, que Jean-Yves lut trois fois avant de fermer l'ordinateur, une autre liste de pathologies.

Il resta assis devant l'écran éteint un long moment.

Il le rouvrit, effaça l'historique de navigation. Il passa une journée vide, attendant le lendemain matin.

Il posa la question au miroir sans presque ouvrir les yeux. Il les rouvrit lentement, par fractions, comme on entre dans une eau froide.

Soixante-et-un ans.

 

La tache sous l'œil était un peu plus marquée. Rien d'alarmant à ce stade, quelqu'un qui ne savait pas ne l'aurait pas remarquée. Mais Jean-Yves savait maintenant, et l'œil qui sait trouve toujours ce qu'il cherche.

Il commença à observer les autres détails avec une attention nouvelle, dépouillée de la coquetterie qui guidait ses inspections habituelles. Son mental était passé en deux jours de est-ce que je suis beau ? à est-ce que je vais bien ? La nuance était immense, nouvelle et anxiogène.

 

Il recommença à écrire dans le carnet, différemment. Les notes sur les cheveux, les rides ou la mâchoire laissèrent leurs places à des termes plus précis, froids, empruntés aux articles qu'il avait lus et qu'il relisait maintenant chaque soir avec l'application méthodique d'un étudiant en médecine.

 

Jour trente.

Jean-Yves s'était levé plus tôt que d'habitude, quatre heures du matin, sans raison précise sinon que le sommeil n'était plus ce qu'il avait été depuis une semaine. Il se planta devant le miroir dans le noir de la salle de bain, alluma l'éclairage LED et posa la question.

Le reflet qui lui répondit le fit reculer d'un pas.

Pas à cause de la détérioration, il s'y était préparé, il savait que ça progressait, il avait fait le calcul. Mais la posture…. L'homme de soixante-six ans se tenait péniblement. Dans ses yeux il ne voyait que de la fatigue.

Pas celle due à quelques mauvaises nuits, non, l'autre. Celle qui s'installe et qui ne repart plus vraiment, qui devient le fond sonore de chaque journée, le bruit de fond qu'on apprend à ignorer sans jamais y arriver.

Jean-Yves éteignit la lumière du miroir.

Il resta dans le noir de la salle de bain, les deux mains sur le lavabo, à écouter le silence de son appartement.

 

Il pensa à appeler quelqu'un. Sa sœur, peut-être, ils n'étaient pas très proches mais elle était médecin, elle saurait quoi entendre dans ce qu'il lui dirait sans qu'il ait besoin de tout expliquer. Ou un ami, n'importe lequel, juste pour entendre une voix qui ne venait pas de lui.

Il n'appela personne.

Il retourna se coucher et fixa le plafond jusqu'à l'aube en faisant ce que les gens font quand ils sont seuls avec un poids trop lourd, il le découpait en petits fragments gérables, construisait des hypothèses raisonnables et se disait que le miroir pouvait se tromper. Après tout, ce n’était qu’un objet et entre la fiche qui lui avait fait peur et cette lumière particulière… Il était peut-être sous une sorte d’hypnose. Il voyait ce qu’il croyait être l’avenir par le truchement de ses propres suggestions.

Il se dit tout ça très sérieusement et n'en crut pas un mot.

 

Le matin du trente-cinquième jour il ne posa pas la question.

Il se leva et fit son gainage, moins de vingt minutes, il avait réduit sans s'en rendre compte. Il se doucha et se rasa. Devant le miroir il appliqua la crème, passa le gel, vérifia la barbe. Ses propres cinquante ans, sa propre lumière douce, son propre visage géré et organisé comme il l'avait toujours été. Il n’aurait jamais dû à en douter.

 

Il tint jusqu'au soir.

Mais à vingt-trois heures, en pyjama, il revint exceptionnellement dans la salle de bain, alluma le miroir et posa la question pour la première fois, en soirée.

Soixante-et-onze ans.

La progression d'un an par jour avait continué sans lui, fidèle et indifférente. L'homme dans le miroir avait les cheveux entièrement blancs maintenant, courts, presque rasés. Jean-Yves comprit qu'il les aurait coupés lui-même à ce stade, par souci de dignité ou par praticité, difficile à dire. Le visage était creusé mais pas effondré. La tache sous l'œil avait disparu.

Jean-Yves se pencha vers le miroir, chercha.

Non. Disparue.

Il resta immobile, sans comprendre, puis sortit son carnet et relut ses notes depuis le début. La tache était apparue au jour vingt-deux. Elle avait progressé jusqu'au jour trente-cinq environ. Et maintenant elle n'était plus là.

Ça voulait dire quelque chose.

Il le sut avant de le comprendre, cette sensation dans la poitrine, un poids nouveau juste sous le sternum.

Si la tache avait disparu.

C'est que ce qu'elle annonçait avait déjà eu lieu.

 

Il fit le calcul cette nuit-là. De tête, dans le noir de sa chambre, les yeux ouverts sur le plafond. La tache était apparue au jour vingt-deux, cinquante-neuf ans dans le miroir. Elle avait progressé pendant une dizaine de jours avant de culminer puis de disparaître. Si un jour valait un an, ça voulait dire que la maladie — il utilisait ce mot maintenant, dans sa tête, sans guillemets — durait environ six ans. Et qu'elle se terminait.

Qu'elle se terminait… répéta-t-il à haute voix.

Il resta longtemps sur cette formulation avant d'en trouver une autre. Il avait trente jours de miroir derrière lui.

Il lui en restait donc neuf, a priori.

Neuf jours pour voir les neuf dernières années. Neuf matins à poser la question et recevoir la réponse. Il pouvait s'arrêter. Il pouvait débrancher le miroir, le décrocher, le mettre dans le couloir face au mur ou le descendre à la cave avec les cartons qu'il n'avait jamais ouverts depuis son déménagement.

Il le savait et il savait aussi qu'il ne le ferait pas.

 

Jour trente-et-un.

Le futur lui avait maigri. Pas dramatiquement, juste cette perte de volume dans le visage qui fait que les pommettes deviennent plus saillantes et que les yeux semblent plus grands. Jean-Yves crut voir son père, sur la fin. Il reconnut ce visage-là, sculpté par la maladie qui révèle alors la structure osseuse sous la chair, comme si elle préparait ce qui vient après.

Il n'écrivit rien dans son carnet, cela ne lui était plus utile maintenant.

 

Jour trente-cinq.

Le visage dans le miroir était paisible. Pas vaincu, paisible, pas encore à destination mais suffisamment loin pour apercevoir la fin de la traversée.

Jean-Yves posa la main sur la vitre, suivi par son reflet. Leurs paumes se touchèrent sur le polycarbonate et Jean-Yves resta ainsi un long moment, à regarder cet homme de soixante-et-onze ans qui lui rendait son regard, la seule chose qu’ils avaient encore en commun.

 

Les derniers jours, il ne posa plus la question le matin.

Il attendait le soir, comme si la lumière du jour avait encore droit d'être ordinaire, préservée, séparée de ce qui se passait dans la salle de bain après la tombée de la nuit. En journée, il continuait son gainage, ses crèmes, son gel davantage par fidélité à son rituel qu’à tout autre chose.

 

Le soir du trente-neuvième jour, il s'arrêta devant le miroir sans allumer l'éclairage LED. Il resta dans la lumière ordinaire de la salle de bain, celle de ce plafonnier central qu'il avait toujours détesté, cette lumière zénithale impitoyable qui rendait moches les plus beaux.

Cinquante ans, tempes grisonnantes, rides et ridules au rendez-vous et oreilles légèrement et définitivement décollées.

Lui.

Il resta longtemps à regarder cet homme-là.

Puis il alluma l'éclairage du miroir et posa la question.

Le reflet trembla, flotta, se stabilisa.

 

L'homme qui lui fit face avait les yeux fermés.

Allongé, les yeux fermés, le visage enfin détendu de toute tension, de toute vigilance, ce Jean-Yves n’était donc plus que l’enveloppe de ce qu’il fut. Un reste logistique.

Il avait l'air en paix.

Jean-Yves regarda longuement le visage de son double de soixante-dix-neuf ans. Il chercha de la peur en lui et n'en trouva pas vraiment, ou si peu.

Au contraire, il ressentait une forme de gratitude pour ce miroir absurde avec son éclairage bluetooth et sa fiche Disney. Il était reconnaissant pour ces trente-neuf jours de vérité crue.

Il avait passé des années à négocier avec son reflet, à le manipuler, à chercher dans chaque surface l'angle qui mentait le mieux. Et voilà qu'un miroir acheté quatre-vingt-dix-neuf euros et quelques lui avait montré ce qu'aucun angle flatteur n'aurait jamais pu lui donner. Une fin, une heure, une possibilité de vivre au mieux le reste de sa vie ou du moins, de s’y consacrer à vivre l’essentiel.

Il éteignit la lumière du miroir.

Dans le noir de la salle de bain, il resta debout un moment, les mains sur le lavabo, à écouter sa propre respiration puis il alla dans sa chambre, prit son téléphone, et appela sa sœur.

Elle décrocha à la deuxième sonnerie, surprise car il n'appelait jamais si tard.

 

- Jean-Yves ? Tout va bien ?

Il réfléchit à la question.

- Oui, dit-il. Je crois que oui. Je voulais juste... t'entendre.

Un silence. Elle reprit.

- Je suis là.

 

Jean-Yves s'assit sur son lit, dans le noir, et parla longtemps à sa sœur de choses sans importance et importantes à la fois. Ils parlèrent de souvenirs d'enfance, d'un restaurant qu'ils avaient aimé tous les deux, d'un projet de week-end qu'ils n'avaient jamais concrétisé.

Dès demain, il n’aurait plus de question à poser à son miroir.

Il avait eu sa réponse.

© 2025 - @Michael Camardese

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