
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
L'ombre
Élise Vernier photographiait des visages depuis vingt-deux ans et professait, avec la certitude tranquille de ceux qui ont fait de leur métier une religion domestique, que la lumière ne mentait jamais. Elle pouvait certes flatter un visage ou le trahir, creuser une ride qu'aucun correcteur n'effacerait tout à fait, mais elle ne mentait pas.
Depuis peu Élise s'intéressait à l'immuable, les ombres.
Un corps bouge, une ombre bouge. Rien ne s’immisce entre le modèle et son double négatif.
L'ombre était la copie naturelle et mal-aimée à qui la photographe rendrait certainement hommage, prochainement, à l'occasion d'une commande ou d'une exposition.
Dans son studio, en ce début de semaine, elle réglait un projecteur pour un portrait commandé par un magazine régional. La lumière tombait d'un mètre quatre-vingts, légèrement de biais, et projetait sur le mur blanc l'ombre de sa propre main alors qu’elle ajustait le diffuseur. Elle leva le bras pour repositionner le softbox.
L'ombre suivit. Mais pas tout à fait.
Ce fut si bref qu'elle crut d'abord à une fatigue oculaire, un flottement de ses yeux trop sollicités inventant des retards fictifs. Pourtant, elle recommença le geste, lentement cette fois, en fixant le mur.
Elle leva la main. L'ombre suivit, presque instantanément, mais avec ce qu'elle n'aurait su nommer autrement qu'un souffle de retard.
Un rien, peut-être moins encore.
Rien qu'on eût pu photographier.
Elle rit doucement, seule dans son studio. Idiote. Et referma le diffuseur.
Le soir, chez elle en préparant le dîner, Élise passa devant la fenêtre de la cuisine où le soleil bas de novembre allongeait les ombres sur le carrelage. Sans savoir pourquoi — ou plutôt si — elle leva la main devant la lumière et observa le mur.
Le retard était là.
Un souffle, encore.
Elle le vit cette fois sans ambiguïté possible, cette microseconde où sa main s'immobilisait déjà tandis que, sur le mur, la silhouette continuait imperceptiblement sa trajectoire comme un métronome qui bat encore une fraction de temps après qu'on a coupé le son.
Ou alors elle n'avait pas arrêté sa main, mais le pensait.
La casserole oubliée sur le feu se mit à l'engueuler en déversant le trop-plein d'eau bouillante sur la plaque vitrocéramique.
Ce n'était rien...un trouble visuel, une migraine ophtalmique sans la douleur, ces phénomènes que le corps invente parfois sans raison et qui repartent d'eux-mêmes. Elle avait quarante-trois ans, un métier qui l'obligeait à fixer des points lumineux des heures durant, un sommeil de plus en plus irrégulier. Cela expliquait tout. Elle mangea, se coucha, n'y pensa plus.
Le lendemain, elle y pensa.
Dans l'ascenseur de son immeuble, la lumière du plafonnier projetait sur la paroi métallique une ombre nette, presque chirurgicale. Elle bougea la main sans prévenir, un geste volontairement imprévisible.
Sans prévenir ? Mais qui ? T'es conne ou quoi ? dit-elle tout haut.
Pas tant. Le retard fut là à nouveau, constant.
Elle passa la semaine à vérifier, méthodiquement, avec cette rigueur qu'elle appliquait d'ordinaire à ses réglages de diaphragme. Elle testa sous plusieurs lumières, celle chaude et continue de son studio, celle froide et vacillante des néons du parking souterrain, celle honnête et sans filtre du soleil de midi. Le résultat ne variait pas, tout comme ce froid intérieur qui annonçait la peur. Ce n'était donc pas la lumière.
Elle testa à jeun, reposée, après une nuit de sommeil complète. Le résultat ne variait pas davantage. Ce n'était donc pas la fatigue.
Elle ouvrit un carnet et y consacra une page nouvelle.
Lundi. Studio. Softbox. Retard estimé : rien ou presque.
Mardi. Cuisine. Fenêtre. Retard confirmé, stable.
Mercredi. Ascenseur. Néon. Retard identique.
Elle s'arrêta sur ce dernier mot et le souligna deux fois sans savoir pourquoi cela lui parut nécessaire.
Le jeudi, la nature du phénomène changea.
Élise se tenait devant son miroir de salle de bain, une lampe posée sur l'armoire de toilette projetant sur le mur de gauche l'ombre de son buste. Elle voulut lever brusquement le bras droit.
L'ombre leva le bras droit.
Mais avant elle.
Elle resta figée à regarder sur le mur cette silhouette qui avait anticipé son choix. Elle recommença, en observant le mur du coin de l'œil plutôt que de face, pour éliminer tout biais de perception. Elle choisit de taper du pied gauche. L'ombre anticipa d'une fraction de seconde avant que son pied ne quitte le sol.
Élise s'assit sur le rebord de la baignoire et resta longtemps immobile, les mains posées à plat sur ses genoux, à écouter son cœur et sa respiration s'emballer.
Une ombre est une conséquence, marmonnait-elle en boucle pendant la nuit suivante, recroquevillée sur son canapé. Ce n'est pas possible. Elle ne peut pas être une cause, ni même une annonce.
Elle mesura. Il n'y avait plus que cela à faire. L'avance devenait le nouveau point de départ.
Jour 1. Retard devenu avance. Une fraction de seconde. Gestes testés : trois. Anticipation confirmée sur les trois.
Elle écouta toujours la même musique pour cadencer ses gestes, un chronomètre de sport emprunté à un vieux carton qui dormait dans la cave et un carnet quadrillé plutôt que ligné. Elle apprit à filmer le mur avec son téléphone au ralenti, cent vingt images par seconde.
Les vidéos montraient ce qu'elle savait déjà. L'ombre bougeait avant elle.
Jour 6. Avance mesurée : deux secondes.
Jour 9. Trois secondes. Idem sur gestes simples et complexes.
Jour 11. Trois secondes et demie. J'ai tenté de tromper l'ombre en changeant d'intention au dernier instant. Elle n'a pas été trompée.
Elle compliqua le protocole et utilisa un jeu de cartes sur lesquelles les gestes à effectuer furent préalablement notés. Elle tirait alors les cartes, faces retournées, pour qu’elle-même ne sache pas à l'avance ce qu'elle allait faire.
L'ombre avait toujours deux ou trois secondes d'avance.
Elle rangea les cartes et resta longtemps assise par terre, le dos contre le mur, dans le noir, pour ne plus rien voir du tout.
Marion, son assistante depuis six ans, se présenta chez elle un samedi, un sac de courses à la main. Elle la trouva dans une pénombre presque totale, les rideaux tirés en plein après-midi, une unique lampe allumée dans un coin de la pièce, orientée avec une précision qui n'avait plus rien de décoratif.
— Tu es malade ? demanda Marion en posant le sac sur la table basse.
— Je me repose.
— Dans le noir avec une lampe braquée sur toi ? Je peux allumer le plafonnier ?
Élise ne répondit pas tout de suite. Elle regardait le mur, presque malgré elle.
Marion alluma, s'assit, la dévisagea un moment et ne posa pas d'autre question. Elle parla du studio, des clients qui avaient rappelé, d'une exposition collective qu'Élise avait entièrement oubliée. Élise hochait la tête au bon moment, souriait quand elle pensait le devoir, mais n'était pas là.
— Tu as passé ton temps à regarder quoi, pendant que je parlais ? dit Marion au moment de partir.
— Rien. Une habitude.
Marion la laissa sans insister.
La porte se referma.
Élise attendit quelques secondes avant de se lever. Elle écouta l'ascenseur redescendre, puis le silence reprendre possession de l'appartement.
Elle alla jusqu'au mur, la lampe projetait toujours son ombre avec une netteté presque douloureuse. Elle leva lentement la main droite.
L'ombre la leva avant elle.
Deux secondes peut-être.
Elle baissa le bras. L'ombre le baissa avant.
Elle recommença une dizaine de fois, comme un pianiste qui répète le même passage jusqu'à épuisement.
Toujours la même avance.
Elle prit le carnet et écrivit lentement, en s’appliquant comme on le fait quand on veut que les mots restent.
Jour 12. Aucun changement qualitatif. L'avance demeure stable. Je peux prévoir exactement quand elle va me précéder.
Elle s'arrêta, corrigea…Je peux prévoir exactement quand elle va décider avant moi.
Elise resta longtemps à regarder le mot.
Puis le raya.
Écrivit bouger.
Le raya à son tour.
Revint finalement à décider.
Le lendemain, elle modifia encore son protocole. Elle installa la lampe derrière elle, plaça son téléphone face au mur, lança l'enregistrement, puis ferma les yeux.
Cette fois, elle ne regarderait plus l'ombre.
Elle attendit, respira puis songea à un geste sans l'exécuter.
Le téléphone enregistra le bruit sec d'une chaise renversée. Elle ouvrit brutalement les yeux.
La chaise était bien tombée.
Elle resta plusieurs secondes devant la chaise…puis se rua sur son téléphone pour visionner la séquence.
Au ralenti, l'ombre amorçait le mouvement. Une fraction de seconde plus tard seulement, son propre corps la suivait.
Elle regarda la séquence une deuxième fois, une troisième...À la huitième lecture, elle ne savait plus ce qu'elle cherchait à vérifier.
Le soir, elle recouvrit tous les miroirs de l'appartement avec des draps, non parce qu'ils montraient quelque chose mais parce qu'ils reflétaient la lumière.
Et toute lumière fabriquait une ombre.
Elle essaya ensuite de ne plus rien décider pendant une heure.
De laisser les gestes venir d'eux-mêmes.
L'expérience la terrifia davantage.
Le samedi, elle sortit malgré elle acheter du pain, le soleil était haut et son ombre marchait devant elle sur le trottoir.
Élise s'efforça de ne pas la regarder.
Elle tint une trentaine de mètres avant de céder.
À chaque changement de direction, l'ombre paraissait déjà engagée avant qu'elle n'ait conscience d'avoir tourné.
Ce n'est qu'une fois rentrée qu'elle remarqua ses mains vides. Le pain était resté chez le boulanger.
Ce soir-là, elle comprit qu'elle ne craignait plus l'ombre.
Elle redoutait le moment où elle finirait par lui faire confiance.
Jour 14. Je n’arrive plus à former une intention sans que l’ombre l’ait déjà exprimée. Ce n’est plus une question de geste. C’est une question d’antériorité. Laquelle de nous deux décide ?
Elle posa le stylo.
La lampe de bureau projetait son ombre sur le mur face à elle, immobile, les mains sur les genoux, sa posture exacte. Elle décida de ne pas bouger du tout, de rester parfaitement immobile pendant plusieurs minutes, pour voir si l'ombre ferait de même.
L'ombre ne bougea pas.
Puis, au bout de ce qui lui parut être deux minutes, l'ombre tourna lentement la tête vers la gauche.
Élise n'avait pas bougé.
Elle ne bougea pas davantage.
Elle attendit, les yeux sur le mur, que sa propre main se lève enfin pour confirmer ce qu'elle venait de comprendre.
Sa main ne se leva pas.
Elle attendit encore.
Jour 15, rédigea-t-elle le lendemain matin, d'une écriture qu'elle reconnut à peine comme la sienne.
Je crois que ce n'est plus moi qui hésite à suivre.
Je crois que c'est elle qui attend que je la rattrape.
