
Michael CAMARDESE
Le cabinet des nouvelles
La dernière main
Mon père rangeait ses outils dans l'ordre inverse de leur utilisation et il prenait grand soin à bien poser en dernier le premier sorti. Au bout de quarante ans, sa boîte avait une logique que lui seul comprenait et il semblait heureux ainsi.
Je m'en souvins le matin où je la récupérai chez ma mère, trois semaines après l'enterrement.
Elle était dans la cave, sur l'établi, exactement là où il l'avait laissée. Ma mère n'y avait pas touché, personne n'avait voulu y toucher.
C'était une caisse métallique grise, poignée en cuir craquelé, fermoirs rouillés qui résistaient avant de céder.
À l'intérieur dormaient pêle-mêle maintenant un marteau à panne ronde, deux tournevis à manche rouge, une pince multiprise, un mini-niveau à bulle, un ciseau à bois, une règle pliante en bois jauni, et au fond, sous tout le reste, enveloppé dans un chiffon bleu qui avait dû être blanc, un outil que je ne reconnus pas immédiatement.
Je refermai la caisse et la mis dans le coffre de ma voiture.
Je ne suis pas bricoleur. Mon père le savait et ne m'en avait jamais fait le reproche, il disait que chacun avait ses mains, que les siennes étaient faites pour les outils et les miennes pour autre chose, sans jamais préciser quoi. C'était une façon de clore le sujet sans le fermer complètement.
La caisse resta trois jours dans le couloir de mon appartement. Je passais devant plusieurs fois par jour sans m'arrêter.
Le quatrième jour, un samedi matin, j'avais un crochet à fixer au mur pour une étagère. Rien de compliqué, j'ouvris la caisse et pris le marteau.
Il était plus lourd que dans mon souvenir ou peut-être n'avais-je jamais vraiment fait attention à son poids.
Je tins la poignée et une sensation étrange apparut dans ma main.
Rien de douloureux, simplement ma main dut se réajuster. Mes doigts glissèrent d'un centimètre vers le bas de la poignée, le pouce se repositionna légèrement sur le côté, le poignet pivota d'un degré, peut-être deux. Un mouvement infime, presque imperceptible de ma main qui cherchait d'elle-même l'équilibre exact.
Ce n'était pas ma façon de tenir un marteau.
C'était la sienne.
Je le reconnus sans savoir comment ou plutôt si car je l'avais vu faire des centaines de fois, enfant, sans jamais y prêter attention. Le geste était là, mimétique, dans ma main comme s'il avait attendu.
Je posai le marteau puis regardai ma main ouverte.
Elle était la même qu'avant. Naturellement.
Je frappai le clou en trois coups. Proprement, sans effort, sans que le crochet dévie d'un millimètre.
Mon père aurait approuvé.
Je n'y pensai plus pendant une semaine.
Puis il me fallut revisser une charnière de placard qui avait lâché, le genre d’ennui mineur que j'aurais normalement remis au lendemain indéfiniment. Je pris pourtant le tournevis à manche rouge dans la caisse.
La main se réajusta.
Cette fois, c'était différent. Pas mon père. Une impression d’avant, un geste plus économe, presqu’automatique, le poignet moins souple et plus ancré, une façon de visser par pressions courtes et régulières plutôt que par rotations continues. Mon père vissait différemment et je m'en souvins en sentant la différence.
Cette façon-là était plus ancienne.
Son père, peut-être. Ou mon grand-père maternel que je n'avais connu que vieux, les mains déjà raides, qui ne bricolait plus. Ma mère en parlait parfois, la maison toujours en travaux, toujours quelque chose à réparer tu sais, dans les maisons…
Non, je ne savais pas.
Je vissai la charnière.
Elle tint du premier coup.
Je commençai à noter. A la fois ce qui se passait et surtout, mon extraordinaire incapacité à trouver ça débile de me focaliser sur du mystique.
Pourtant, pas avec le soin que j'aurais mis dans un autre contexte, je posai quelques mots sur mon téléphone après chaque utilisation; le nom de l'outil, la description du geste, ce qu'il évoquait. Je ne savais vraiment pas pourquoi je notais. Par réflexe, peut-être, ou parce que quelque chose me disait que ça comptait.
…Marteau — pouce sur le côté, prise basse. Papa.
…Tournevis plat — pressions courtes, poignet bloqué. Avant papa.
…Pince multiprise — main gauche en appui, pouce écarté. Inconnu.
Ce dernier me troubla. La pince multiprise produisait un geste que je ne rattachais à personne. Pas mon père, pas aux images floues que j'avais de mes grands-pères et bien évidemment, pas à moi.
C’était une façon de tenir l'outil avec trois doigts serrés et deux écartés, comme si la main avait appris que, sur des matériaux différents, ce type de travail que je n'aurais pas su nommer se faisait ainsi.
Je restai un long moment avec la pince dans la main.
Ma sœur vint un dimanche. Je lui montrai la caisse, les outils, lui parlai de ce que j'avais remarqué.
Elle écouta avec la patience qu'elle réservait aux choses qu'elle ne croyait pas mais le fit par respect.
— Tu veux dire que ça te fait penser à lui, dit-elle. C'est normal. Ce sont ses affaires.
— Ce n'est pas ça.
— Alors quoi ?
Je ne sus pas comment formuler. Je pris le marteau et le lui tendis.
Elle le tint quelques secondes, haussa légèrement les épaules.
— C'est un marteau.
— Comment tu le tiens ?
Elle regarda sa main. La poignée au milieu de la paume, les quatre doigts refermés, le pouce par-dessus.
— Normalement.
Ce n'était pas le geste de mon père. Ce n'était pas non plus le mien quand je tenais cet outil.
Je ne dis rien. Elle posa le marteau et on parla d'autre chose.
Le ciseau à bois me prit par surprise. Il ne me sauta pas à la gorge, non, mais c’est devoir me servir de lui qui fut surprenant.
Je n'en avais pas eu l'usage depuis pfffff…. Pourtant, j’avais mis celui de mon père sur le dessus, comme pour me rappeler que ce type d’outil existait. Je ne saurais pas dire pourquoi.
Je sortis le ciseau de l’étui où il était rangé.
La main se plaça.
Ce n'était ni mon père ni personne à qui j'aurais pu relier cette prise. C'était un geste de professionnel, précis, économe, avec une façon de tenir le manche qui suggérait des milliers de répétitions. Tout mon corps agit comme s’il avait fait ça tous les jours pendant longtemps.
Le coude légèrement écarté du torse, l'index tendu le long du manche pour guider, la pression s’exerça du haut vers le bas avec une régularité qui traduisait un apprentissage studieux.
Un menuisier, peut-être. Quelqu'un dont le bois était le quotidien, pas le bricoleur occasionnel.
Je ne connaissais aucun menuisier dans ma famille.
Je tins le ciseau sans m'en servir, à sentir dans ma main ce geste qui n'était à personne que je connaisse, qui venait d'une vie dont je ne savais rien.
Puis je fis le travail. Proprement.
Il me fallut du temps avant d'ouvrir le chiffon bleu.
L'outil du fond, celui que je n'avais pas reconnu le premier jour. Je savais qu'il était là. Je passais devant la caisse, j'y pensais, je ne l'ouvrais pas. Un sentiment mitigé me parcourait quand je songeai à la façon dont il était rangé, ainsi enveloppé séparément, placé sous tout le reste, mis à l'écart délibérément.
Mon père avait toujours su quoi ranger où.
Ce qu'il avait mis en dessous, c'était ce qu'on prenait en premier ou ce qu'on ne prenait plus. Je ne savais de quoi il s’agissait.
Un soir de novembre, je défis le chiffon.
C'était un outil à main, une sorte de gouge dont la lame sans gorge était extrêmement fine et mesurait environ 20 cm. Je compris l’utilité du chiffon au tranchant et à la pointe fine. Le manche de bois sombre était patiné par l'usage, le métal ne comportait aucune marque identifiable.
L'usure était particulière et le manche poli différemment selon les zones, comme si plusieurs mains l'avaient tenu de façons légèrement différentes au fil du temps, chacune creusant sa propre trace.
Je le pris.
La main se plaça.
Et je ne reconnus rien.
Pas mon père. Pas le professionnel inconnu du ciseau à bois, ni quelqu'un dont j'aurais pu imaginer l'existence, même vaguement. Le geste qui prit forme dans ma main était un mouvement que je n'aurais pas su décrire précisément car il engageait l'avant-bras d'une façon étonnante, le poignet dans une position qui semblait presque contraire à l'ergonomie naturelle de la main, et pourtant sans douleur, comme si c'était la position juste pour un usage que je ne comprenais pas.
Ma main fit comme un cercle devant moi.
Un seul. Lent, précis, à hauteur d’épaule.
Je restai immobile.
Le mouvement s'était produit sans que je le décide. La main était revenue à sa position naturelle. Je regardai l'outil.
Il ne me dit rien.
Je l'apportai à un vieux brocanteur que je connaissais, qui vendait des outils anciens et en savait long sur les métiers disparus. Il l'examina plusieurs minutes, le retourna, gratta doucement le métal près du manche pour chercher une marque.
Son visage trahissait une émotion grave qui contrastait avec ses gestes lents.
— …Il y a des outils dont on préfère ne pas savoir l'usage, dit-il finalement. Ça pourrait être… anglais mais d'un métier que je ne connais pas. Il est vieux, très vieux. Je dirai fin du XIXè… Ça me rappelle une vieille histoire... mais ce n'est sûrement qu'une coïncidence.
— C’est-à-dire ?
— Prends-le en main, me dit-il soudain sans me répondre.
Sa demande me surprit et je m’exécutai. Naturellement, la main se plaça, le geste à hauteur d'épaule s’effectua avec précision, comme s’il cherchait quelque chose de précis dans l'obscurité.
— Mwouais… dit-il dans un souffle.
Il reprit plus lentement alors que je replaçai l’outil sur son établi.
— A cette époque… celle à laquelle je pense, les artisans, anglais notamment, façonnaient eux-mêmes leur manche et le bois se patinait avec la graisse, le sang, la sueur, l'huile de lin…. Tu vois ? Au bout de plusieurs années, le manche devenait presque une empreinte de son propriétaire. Ça m’y fait penser.
— Je pensais à une sorte de gouge, dis-je.
— Pourquoi pas… Non, c’est plutôt une sorte de couteau. Mais pour un usage que je ne comprends pas là, tout de suite.
Je le remerciai, repris l'outil et rentrai chez moi.
La caisse resta sur l'établi que j’installai dans la chambre d'appoint. Je m’en sers maintenant, pas souvent, mais régulièrement pour les petits travaux que j'aurais autrefois confiés à quelqu'un d'autre.
Chaque outil fait ce qu'il doit faire. Ma main sait comment le tenir.
La gouge ou le couteau ou je ne sais quoi… je la sors parfois sans intention précise. Je la tiens dans ma main et je laisse le geste venir, ce mouvement lent à hauteur d’épaule. Je ne sais toujours pas ce qu'il ferait face à ce qui l’attendait.
Je ne sais pas non plus à qui appartenait ce geste avant d'arriver jusqu'à moi, ni combien de mains il a traversé pour y parvenir.
Mon père rangeait ses outils dans l'ordre inverse de leur utilisation.
Ce qu'il avait pris en dernier, il le posait en premier.
Ce soir-là, pour la première fois, j'ai cherché des informations… « outils anglais XIXᵉ siècle », puis « anciens couteaux anglais », puis « métiers disparus en Angleterre ».
J’ai trouvé ce qui s'était passé à Whitechapel en 1888.
La gouge était en dessous de tout.
